Chronique de Raymond Mollard

La « démocratie représentative » à bout de souffle…

Témoignages.re / 21 juin 2011

Dans la plupart des pays d’Europe, les scrutins, quelle que soit leur nature, se suivent et se ressemblent : les exécutifs au pouvoir, et les majorités sur lesquelles ils s’appuient, sont balayées par les électeurs excédés.
On l’a vu en mai 2010 au Royaume-Uni avec la défaite de Gordon Brown et des travaillistes. On vient de le voir au Portugal le 5 juin, où le socialiste José Socrates, au pouvoir depuis 2005, a été sévèrement déconfit par le PSD (centre droit) de M. Coelho. On l’a vu aussi aux législatives en Irlande, aux régionales en Allemagne, aux cantonales en France, aux municipales en Espagne et en Italie, avec en prime, dans ce dernier pays, la triple gifle référendaire que les électeurs viennent d’infliger à M. Berlusconi. Et les sondages successifs publiés en France, vu le niveau record d’impopularité auquel se maintient M. Sarkozy, semblent confirmer la tendance pour les présidentielles de 2012.
On peut bien entendu, face à ce constat, se dire que telle est la règle du jeu électoral, qu’aucune situation n’est jamais acquise, et que l’alternance politique est à la base même du système démocratique. Mais qui pourrait se satisfaire d’un diagnostic aussi superficiel ?
La crise est beaucoup plus profonde, et un élément l’atteste de façon évidente : la baisse catastrophique du taux de participation. Ainsi pour notre pays, aux cantonales de mars dernier le taux de participation a plafonné à 45% aux deux tours, alors qu’au scrutin de 2004 il dépassait 60% au 1er tour et 65% au second. Au Portugal, le 5 juin, 41% des électeurs ne sont pas allés voter, ce qui constitue un taux d’abstention comme le pays n’en a jamais connu en 40 ans de vie démocratique.
La faute à la « crise » dira-t-on pour tous ces pays : aux faillites d’entreprises, au chômage qui augmente, au déficit commercial qui atteint des records (7 milliards pour la France au mois de mai, record historique !), au SMIC qui plafonne, au blocage des salaires dans la fonction publique (quand ils ne sont pas carrément réduits), aux privatisations systématiques, aux mesures brutales d’austérité imposées par l’U.E., la BCE et le FMI, et aux répercussions dramatiques qui s’ensuivent sur la vie quotidienne des populations.
Bref l’électorat, hérissé par ce constat, change d’élus. Mais pas de crise. Au Portugal par exemple, la contradiction, pour ne pas dire l’impasse, saute aux yeux. Si M. Socrates a payé le prix fort pour les mesures d’austérité qu’il a conduites, son successeur annonce des mesures encore plus drastiques, allant au-delà de ce que demandent l’UE et le FMI, en échange de l’aide apportée à Lisbonne : encore plus de privatisations, encore plus d’austérité budgétaire ! En Grande-Bretagne, même phénomène : après une très courte période de grâce, M. Cameron durcit sa politique sociale. Comme le fera le successeur de M. Zapatero en Espagne, comme le fait M. Papandréou en ce moment dans la tourmente grecque.
Dès lors, force est bien de constater que la sacro-sainte « alternance » portée au pinacle par les thuriféraires de la démocratie de papa n’est plus que l’alibi qui sert de cache-sexe au maintien au pouvoir d’une oligarchie à plusieurs visages qu’on n’arrive plus à différencier dans ce « kaloubadia » politique généralisé. On le voit avec l’affaire Strauss-Kahn, en-dehors de toute spéculation sur sa culpabilité ou son innocence. Le piège, pour l’électorat français, était bien monté : des sondages savamment martelés, des quotidiens et hebdomadaires porteurs de la bonne nouvelle, annonçaient comme quasi certaine une heureuse alternance politique, lui donnaient le visage d’un leader socialiste… dont l’action à la tête du FMI, le train de vie, la fortune familiale, montrent de façon éclatante qu’il appartient à la même oligarchie sociale et financière que celui qu’il était censé battre à la présidentielle, et qui d’ailleurs l’avait placé lui-même là où il était.
L’erreur, me semble-t-il, est donc de croire que c’est en changeant les hommes qu’on résoudra les problèmes, qu’on changera la vie des gens, qu’on répondra aux aspirations populaires. Rien, en réalité, ne changera si, plus profondément, on ne remet pas en cause les « fondamentaux » du système :

- à quoi sert d’avoir une monnaie forte, si pour ce faire on détruit des pans entiers de notre système productif, on ruine notre industrie et notre agriculture, on condamne au chômage des millions de personnes, notamment les jeunes… qu’on accusera par ailleurs de se vautrer dans l’assistanat ?

- quelle « égalité », quelle « fraternité » peut-on espérer d’un système social où la disproportion des revenus devient abyssale, où les égoïsmes de clans permettent à quelques familles de truster les postes et les milliards (1), où les turpitudes des banques et des spéculateurs reçoivent l’absolution systématique des gouvernants, où les sacrifices sont principalement imposés aux plus faibles et aux plus vulnérables ?

- quelle équité y a-t-il dans un système d’imposition où le bouclier fiscal protège les plus riches, où l’impôt direct (particuliers, sociétés) ne représente que 35% des ressources de l’État, alors que les impôts indirects (TVA, TIPP, etc.) frappent indistinctement les consommateurs et donc ponctionnent les plus vulnérables ?

- quelle justification peut-on trouver aux réformes qui accablent et démantèlent le système éducatif, qui a cessé de remplir son rôle d’ascenseur social, quand on voit que dans le même temps la France est devenue la championne d’Europe du soutien scolaire privé, où les familles les plus favorisées achètent pour leurs enfants les services que le système public d’éducation refuse désormais aux autres (2) ?
Les réponses certes ne sont pas faciles. Il est tellement plus simple, pour les fondés de pouvoir des partis institutionnels, de répéter en boucle « votez pour moi ». De continuer à creuser, en même temps que les inégalités, la tombe du système démocratique. Pendant que les vautours claquent du bec en resserrant leur vol…

 Raymond Mollard  

(1) Lire "Voyage au pays des ultra-riches" de Frédéric Mantoux, Flammarion, mai 2010.
(2) Cf le rapport à la Commission européenne de Mark Bray, texte en français sur internet "The-challenge-of-shadow-education ".


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