Chronique de Raymond Mollard

La neige tombe ? Courage, Fillon(s) !... (suite)

Témoignages.re / 15 décembre 2010

Heureusement, et pour revenir à La Réunion, nous ne sommes pas ici menacés de déconvenues de ce type. En effet, nos élites sarkoziennes et leurs franchisés locaux ont su généreusement mettre en place, pour encadrer l’action des services publics et pallier leurs éventuelles défaillances, tout un maillage de mécanismes institutionnels hautement sophistiqués.
Mais les Réunionnais mesurent-ils pleinement les trésors d’attentions et de câlineries dont ils ont la chance de bénéficier ? Faisons quelques pas sur cette Voie Royale.

Etape 1 : Gerri de bon cœur. Pour la défense de l’environnement et la promotion des énergies nouvelles, on nous a donné un gadget nommé GERRI (Green Energy Revolution Reunion Island), en anglais dans le texte please, et le président de la République, qui n’avait même pas encore son Air Force One, est venu en personne saluer la naissance de ce machin, adouber à sa tête M. de Chateauvieux, puis abandonner l’un, ignorer l’autre, et virer à grands coups de pompes Borloo lui-même de son piédestal de Grand-Prêtre des Energies Vertes (pardon, des Green Energies...). Mais honni soit qui mal y pense, my God...

Etape 2 : Grosse fumette à Matignon.
Pour garantir la libre circulation des personnes et éviter le coma circulatoire, notre Ti-Sarko péi a signé le 15 octobre avec son pote Fillon un Protocole de Matignon-Bis qui, pour la bagatelle de deux milliards et des poussières, a jeté aux oubliettes le projet de tram-train, et l’a noyé sous les gaz d’échappement de 2.000 bus, qui circuleront notamment sur une mythique route-digue-viaduc à six voix, d’un coût qui n’est plus pharaonique, mais carrément qatari, et d’une forme bizarroïde puisque, à chacune de ses extrémités, les six voies se réduiront à quatre, sans qu’on sache clairement ce qu’il adviendra des deux voies en trop : voies de garage ou voies de gavage ?...

Etape 3 : A mon commandement !... Pour relancer l’économie par les grands travaux et redonner un brin d’oxygène à des entreprises moribondes, nos économistes de choc ont créé le Conseil supérieur de la commande publique, organisme avant-gardiste, voire surréaliste, confié à Margie Sudre, et dont seuls les sots et les malfondés pourront critiquer l’existence, puisqu’on ne saurait mettre en doute l’innocence d’un truc qui, de notoriété publique, n’a absolument rien fait, sinon s’installer à l’ombre des cocotiers. Bonne sieste messieurs-dames...

Etape 4 : Cap sur l’endogénitude. Pour susciter la croissance par la production (et plus si affinité ?), notre bouillante ministre de l’Outre-mer a apporté dans ses bagages un commissaire au Développement endogène. Elle voulait sans doute dire « indigène », mais le terme a mal vieilli, un film à succès l’a accaparé depuis quelque temps, et des grincheux y auraient sans doute vu des connotations malsaines (surtout après les exploits d’Hortefeux évoqués ci-dessus). Va donc pour « endogène », et espérons que l’exogène qui en aura le titre ne se révèlera pas être un Couteau sans manche auquel il manquerait la lame...

Etape 5 : Y a-t-il un avion sous le pilote ? Compte tenu de l’importance de la problématique éducative dans notre région, les observateurs avertis s’attendaient à ce que l’Éducation nationale s’illustre elle aussi par quelque coup d’éclat. Bingo ! Le miracle s’est produit le 19 août lors de la visite de Luc Chatel à l’Hôtel de Région, où, nous apprend “Réunion Mag’” (l’album photo personnel du président de Région), Didier Robert a proposé au ministre de l’Éducation nationale « de faire de La Réunion une région pilote en matière d’éducation » (p.20). Nos antiques alchimistes qui, en plusieurs siècles, n’ont jamais réussi à transformer le plomb en or ont dû se retourner dans leurs tombes en apprenant que la formule magique était tout simplement de crier « région pilote » du quatrième étage d’une pyramide inversée assez fort pour effacer les taux énormes d’illettrisme, de sorties sans qualification, de chômage des jeunes, d’insuffisances de scolarisation en maternelle.
Nos enseignants n’ont plus qu’à passer leur brevet aéronautique, et les élèves à s’équiper de parachutes...

Etape 6 : La TNT, un “boum” qui fait “prout”. Autre grande institution nationale, la télévision publique ne pouvait rester en marge d’une aussi prodigieuse course à la modernité. Aussi avons-nous eu la chance d’assister à une nouvelle avancée au service des Réunionnais : la création de la Télévision numérique terrestre (TNT). Les esprits négatifs diront que la chose s’est passée avec beaucoup de retard par rapport à la métropole, que nous n’avons ni TF1, ni M6, et que devant les programmes filandreux diffusés en prime time, nos ménagères de cinquante ans s’endorment sur leur cari. Mais qu’est-ce qu’ils connaissent à la Culture avec un grand C ces suppôts de la Kiltir KK ?

Etape 7 : L’apothéose est pour demain. Pour couronner ce feu d’artifice, Mme Penchard nous sert le bouquet final : 2011 a été proclamée « Année des Outre-mer ».
On ne mesure pas encore l’immense portée de l’événement, mais à voir tout ce qui nous arrive en années normales, on ne peut qu’être impatients de découvrir par quelles pitreries nouvelles nos clowns ministériels et régionaux chercheront à amuser la galerie, appâter le chaland, anesthésier les sceptiques. Nul doute que le lien social ainsi renforcé ne permette à la population réunionnaise d’exprimer dans l’unité les sentiments de solide hilarité que lui inspirent ces marchands de poudre de perlimpinpin.

Raymond Mollard


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