Chronique de Raymond Mollard

Le dimanche 10 mai 1981, 22 heures, mairie de Saint-Denis…

Témoignages.re / 10 mai 2011

Il y a aujourd’hui 30 ans, pour la première fois dans l’histoire de la Vème République, les Français élisaient au suffrage universel direct un Président de Gauche, soutenu au deuxième tour par l’ensemble des partis progressistes (PS, PC, PSU, MRG), créant un immense espoir au sein de la jeunesse et des classes laborieuses du pays, tout en provoquant un véritable séisme politique en Europe et dans le monde.
Cet anniversaire suscite évidemment un flot de commentaires et d’analyses dont nos plumes nationales, de gauche ou de droite, des plus autorisées aux plus ringardes, alimentent la chronique politique ces jours-ci. Même le grand hebdomadaire prolétarien "Paris-Match" de cette semaine s’est fendu d’une longue interview de Pierre Mauroy, et a réuni pour une photo de famille l’ensemble des ministres qui avaient été appelés à composer son premier gouvernement.
Je garde, pour ce qui me concerne, encore très présent à l’esprit, un certain nombre de faits précis, soit qu’ils se rattachent directement à ce scrutin mémorable, soit qu’ils témoignent de la brusque accélération de l’Histoire à laquelle les militants progressistes de l’époque ont eu le sentiment de participer.
Dirigeant du SNES et membre du Bureau de la FEN, j’avais à ce titre eu l’occasion d’interpeller l’ensemble des partis en lice sur leur programme en matière d’éducation et de formation, tant au plan national que local.
L’École à la Réunion était alors, je pèse mes mots, l’équivalent au plan pédagogique de ce qu’était l’Afrique du Sud au plan politique : une immense machine ségrégative qui expulsait chaque année vers la « vie active » des milliers d’adolescents venus des milieux les plus humbles ; le créole devait y être « fusillé » sur ordre de l’Inspection ; à l’issue de la cinquième, le collège scolarisait dans des mouroirs pédagogiques appelés CPPN (Classes Pré-Professionnelles de Niveau, ce qui ne voulait strictement rien dire) plus d’élèves que dans les classes de quatrième dites « normales » (situation unique en France !). Le second cycle était totalement pyramidal, composé de 13 LEP (Lycées d’Enseignement Professionnel, issus des Centres d’Apprentissage) pour 6 lycées d’Enseignement Général et Technologique seulement. Alors qu’on scolarisait les classes d’âge les plus nombreuses qu’ait connues l’île (17.000 naissances par an !), notre second degré fournissait tranquillement son millier de bacheliers chaque année (alors qu’il en « produit » 9.500 aujourd’hui, pour des classes d’âge de 14.000 enfants). Ne parlons même pas de l’enseignement supérieur, représenté par un simple « collège universitaire » rattaché à l’Université d’Aix-Marseille, de même que l’enseignement scolaire était cornaqué par un Vice-Rectorat rattaché au rectorat d’Aix. La revendication du SNES était simple : création d’un Rectorat et d’une Université de plein exercice, organisation sur place d’un recrutement massif d’enseignants et d’un centre de formation, doublement du nombre de lycées, prise en compte de la langue et de la culture locales, mise au point d’outils pédagogiques nouveaux. Toutes exigences qui paraissent tellement naturelles aujourd’hui qu’on a peine à imaginer quelles attaques, quelles insultes, quels torrents de boue, elles suscitèrent, venant certes de la droite, ce qui est dans l’ordre des choses, mais aussi d’autres mouvances qui ont aujourd’hui pignon sur rue, que nous n’aurons pas la cruauté de nommer : progressistes en paroles, mais colonisés dans leurs têtes, il leur fallut bien des années pour prendre conscience du fait que ce qu’ils croyaient être leur « opinion » n’était que l’avatar d’un discours néocolonial et petit-bourgeois qui s’agrippait à l’histoire de grand-papa comme le pendu se cramponne à sa corde. C’est avec un plaisir dénué de toute rancune (mais aussi de toute amnésie) que depuis des décennies, je marche à leurs côtés dans toutes les manifestations…
Bref, revenons au 10 mai 1981. La campagne du premier tour s’était soldée pour nous par deux immenses satisfactions : François Mitterrand était arrivé en seconde position plus de quatre points au-dessus de ce que prévoyaient les sondages (25,85% au lieu de 21%), et Michel Debré, avec 1,66%, retrouvait la dimension de roquet politique qu’il a toujours assumée aux yeux des Français dès lors qu’il n’était plus tenu en laisse par l’ombre tutélaire du général de Gaulle. Une inquiétude persistait toutefois : le total des scores des cinq candidats de gauche (Mitterrand, Marchais, Laguiller, Crépeau, Bouchardeau) n’atteignait pas 47%, et tout dépendait donc de la qualité du report des voix de Chirac (18%) sur Giscard (28,32%). Mais nous avions un réel motif d’espérance : Chirac, félon politique par nature, qui avait trahi son candidat Chaban-Delmas en 1974 pour faire élire Giscard, déclarait cette fois-ci soutenir Giscard mais « à titre personnel » (Jacques et Judas, ça commence bien par la même lettre…).
J’avais été désigné ce 10 mai, délégué du candidat Mitterrand pour l’ensemble de Saint-Denis, tout en étant assesseur pour le 1er bureau (Hôtel de Ville), qui était aussi bureau centralisateur pour toute la commune. Pas de surprise à la clôture du scrutin : le 1er bureau, comme La Réunion, votait majoritairement Giscard, par peur du terrible « largage » dont la droite menaçait les malheureuses populations d’Outre-mer. À partir de 20 h avait commencé le pittoresque défilé des responsables des 58 bureaux de la ville : le président (en général un
fidèle d’Auguste Legros) arrivait, suivi d’un costaud portant l’urne sur la tête, lui-même suivi de quelques dames pétroleuses en leurs plus beaux atours. Charmante troupe, déjà grisée par la certitude d’une nouvelle victoire de la droite et force chopines de Dodo, vociférant « vive Debré », « vive Legros » entre deux absorptions mousseuses et deux pas de séga devant le bureau centralisateur. Nous étions trois à y représenter la gauche : Gilbert Pauty (PS), Bernard Enjouvin (PCR) et moi-même. Lorsqu’à 22 h apparut sur les écrans de télévision le visage de Mitterrand, une extraordinaire scène d’hystérie collective se déclencha, et un groupe menaçant convergea vers nous, poings levés et insultes aux lèvres, sous le regard goguenard des flics municipaux. Nous ne dûmes qu’au sang-froid de M. Marcel Hoareau, le pharmacien bien connu, adjoint d’Auguste Legros, qui nous prit par les épaules et nous fit traverser la tourmente, de pouvoir sortir de la Mairie sans trop de bleus (ma voiture était déjà cabossée, mais elle l’aurait probablement été en cas de victoire de Giscard).
Le lendemain, en arrivant au collège Reydellet où je prenais mon service, je fus interpellé par la voix joyeuse d’un collègue « de gauche » :
• « - Dis donc, on ne t’a pas vu hier soir ?...
• - Où ça ?...
• - Mais au Méridien, pardi. On fêtait la victoire au champagne, avec Jean-Christophe Mitterrand. On était informé par Paris depuis 20 h ! »
Ce jour-là j’ai compris trois choses :
• J’ai compris que le 10 mai n’était pas la fin mais le début d’un combat ;
• J’ai compris « en situation » le sens profond de la pittoresque expression créole « in lesper-kui » ;
• J’ai compris que tous les salauds n’étaient pas à droite, ni tous les vertueux à gauche. C’est pourquoi, trente ans après, je rends hommage à la mémoire de Marcel Hoareau, en empruntant chaque jour, pour regagner Moufia, l’avenue qui porte son nom.

 Raymond Mollard  


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