Chronique de Raymond Mollard

« Ne dites pas à ma mère que je suis enseignant, elle croit que je sors les poubelles dans un restaurant… »

Témoignages.re / 14 juin 2011

A plusieurs reprises cette semaine, et dimanche soir encore au JT d’Antenne Réunion, des reportages ont été consacrés à la campagne de recrutements exceptionnels de personnels enseignants qu’orchestre à la va-vite, depuis quelques jours, le Ministère de l’Éducation nationale. Et l’on peut, à cette occasion, voir et entendre ce que, de mémoire d’enseignant, nul ne se souvient d’avoir jamais vu, ni entendu...

La mise en scène est surréaliste et rappelle celle des conseils de révision de notre jeunesse. Sous le regard sévère et l’œil bovin de deux ou trois “recruteurs” ruminant à leur table (en général des cadres administratifs des rectorats, sans aucune compétence pédagogique) défile en rang d’oignons un public anxieux ou désabusé de jeunes gens auxquels on demande non plus de prouver leur virilité (les candidatures sont largement féminisées), mais de décliner leur identité, leur nationalité et leurs diplômes. Rebutés par la difficulté du CAPES ou de l’Agrégation ? Las de galérer dans la mouise et le chômage ? Pris à la gorge par des charges de famille incompressibles ? Vlan, adjugé(e) vendu(e), bon(ne) pour le service !

Des militants du SNES, venus avec pancartes pour dénoncer cette mise en scène indigne, s’efforcent de dialoguer avec le groupe des malheureux postulants, les informant qu’ils n’auront qu’une situation de contractuels, sans la moindre formation, payés au lance-pierre et seulement pour les quelques cours effectués, sans espoir d’avancement d’échelon, de promotion de grade, ni acquisition de droits à la retraite. L’un des candidats, interrogé par une journaliste sur ses motivations, finit par lâcher, avec un voile de tristesse dans le regard : « Personnellement, je n’avais aucune envie de devenir enseignant de toute façon. Mais je préfère encore faire ça que sortir les poubelles dans un restaurant ».
Tout est contenu dans ce « encore ». Ecoliers, collégiens, lycéens, bouchez-vous les oreilles, mais ouvrez les yeux !...

Sans nous prendre pour De Gaulle, qui écrivait dans ses “Mémoires de Guerre” : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France », nous sommes nombreux, enseignants, syndicalistes, parents d’élèves ou simples citoyens, à nous être fait toute notre vie « une certaine idée de l’Éducation nationale ». A la considérer comme la pierre angulaire de notre société, à La Réunion encore plus qu’en métropole. A penser que ceux qui en ont la charge devaient avoir délibérément choisi ce métier, avoir répondu à une vocation plutôt que pliés devant des contraintes financières, avoir été sélectionnés à un haut niveau de compétence, être portés par un idéal de laïcité, de tolérance et d’ouverture, avoir foi en la capacité de l’École à transmettre les savoirs tout en assurant la promotion de tous les enfants au sein d’une société de progrès et de solidarité.

Autre temps, autres mœurs : le pouvoir sarkosien, avec une désinvolture que l’Histoire jugera, est en train de pulvériser ce rêve. De fracasser l’idéal. Jamais, depuis Jules Ferry, le système éducatif, ses élèves et ses personnels n’avaient été soumis à une telle entreprise de démolition. Le maître d’œuvre n’est pas le premier venu. Né au Maryland, ayant reçu toute sa formation chez les Jésuites du 16ème arrondissement de Paris, employé jusqu’en 2002 par l’Oréal en qualité de responsable des Ressources humaines, Luc Chatel, avait sans doute aux yeux du Président toutes les qualités requises pour accomplir cette basse besogne déguisé en Ministre.

Sa méthode est pragmatique. Il l’applique avec un zèle et une efficacité dignes d’un exécuteur des hautes œuvres.
Classes regroupées, écoles fermées, postes d’enseignants supprimés par dizaines de milliers, recours généralisé aux précaires, réformes malthusiennes imposées au pas de charge, dispositifs de soutien démantelés (et remplacés par le bluff du système “ECLAIR” qui n’a de lumineux que sa recherche effrénée d’économies), tout est mis en œuvre pour qu’une puissance de feu maximale débarrasse au plus vite le Président des Riches des contraintes de l’École républicaine.

Certes, les réactions ne manquent pas, qu’il s’agisse des syndicats, des associations de parents d’élèves (unanimes une fois) ou des élus locaux, notamment ceux qui commencent à comprendre que leur étiquette UMP ne les protègera pas longtemps des foudres de l’électorat populaire. Mais l’Excellence s’en contrefiche éperdument.

Là où l’on atteint des sommets, c’est quand on se rappelle que Luc Chatel est non seulement ministre de l’Éducation nationale, mais aussi « de la Jeunesse et de la Vie associative » : infortunée jeunesse, que son ministre de tutelle expédie vers ses sergents recruteurs avec la même élégance que des maquignons envoient les veaux à l’abattoir !

Triste spectacle que cette fin de règne d’un exécutif de rantanplans, aux ordres d’une oligarchie égoïste et revancharde. Et que dire de l’affligeant pas de deux que nous offre ce gouvernement, avec une Nathalie Kosciusko-Morizet qui, au nom de l’Écologie, ouvre les centrales nucléaires pendant que Luc Chatel, au nom de l’Éducation, ferme les écoles.
Le rôle est difficile, mais la récompense est là, Monsieur le Ministre : vous resterez peut-être dans la postérité comme celui qui aura fait pour les établissements scolaires ce que Marthe Richard fit jadis pour les maisons closes...

Raymond Mollard



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  • Bravo et merci pour cet article que je découvre bien après sa parution. Le démantèlement de l’Education Nationale a commencé il y a bien longtemps, avec la décentralisation ;je n’ai pas de souvenirs de la première "vague", mais en 2003, lors de la 2ème "vague", je faisais partie de l’Education Nationale, j’ai donc vécu tout ça de l’intérieur. Raffarin, alors 1er ministre, a décidé de remettre la gestion des personnels autres qu’enseignants et infirmières aux conseils généraux. Un mouvement de contestation s’est alors formé, grossissant de jour en jour, et comptant parmi ses rangs non seulement les personnels concernés - personnels "ATOSS", c’est-à-dire administratifs, techniques, ouvriers de services, et assistants sociaux - mais aussi, dans un grand élan de solidarité, les professeurs, conscients qu’une vaste fumisterie s’opérait en coulisse, à savoir le diviser pour mieux régner. A la fin de ce mouvement de grève, les assistants sociaux ont obtenu gain de cause, mais pas les ATOSS, qui eux se sont vus, sans pouvoir rien dire, confiés à un département qui ne connaissait rien de leur quotidien ni de leurs métiers. Outre le fait qu’il est difficile de gérer, au sein d’un même établissement, des personnels au statut différent, on peut légitimement "s’émouvoir" comme disent les politiques, de cet état de fait.
    En effet, ces personnels se sont retrouvés face à un employeur qu’ils n’avaient pas choisi, avec des modifications substancielles dans leur statut et leurs habitudes de vie, au mépris des bons et loyaux services rendus à l’Education Nationale, au mépris, surtout, de leur estime de soi : infantilisés, ils ont été réellement pris pour des pions.
    Ce n’était malheureusement qu’une petite partie du désastreux système qui se met en place, comme le confirme votre article.

    Quand on assiste à cette désintégration minutieuse et méthodique de tous les établissements publics, on peut se demander si le nom de République qu’on donne à notre régime politique a encore un sens : la Re -publica ou chose publique n’a plus grand chose à voir avec ce qui se trame actuellement à nos portes...

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