Chronique de Raymond Mollard

Sarko the Kid : “Lo dézordèr”...

Chronique de Raymond Mollard

Témoignages.re / 4 janvier 2011

Nous avons dû être nombreux, vendredi soir, à nous sentir partagés entre l’indignation et le fou rire en entendant Sarkozy présenter ses vœux à la Nation. Un œil fixé sur la France profonde, l’autre sur le prompteur qui défilait manifestement trop vite pour lui, l’omniprésident visait haut : persuader le bon peuple qu’après quelques difficultés indépendantes de la volonté présidentielle, il se trouvait désormais sur le chemin de la prospérité, de la grandeur, et pour tout dire du bonheur. Excusez du peu et fermez le ban.
Oubliés le blocage des salaires, la montée des prélèvements, l’étranglement de la Fonction publique. Evaporées la baisse du remboursement des soins, les hausses du gaz, de l’électricité, des assurances. Eliminées la montée du chômage, les délocalisations, la retraite reculée à 67 ans. Négligée la baisse catastrophique des performances scolaires des écoliers français, telle que vient de la confirmer l’enquête internationale P.I.S.A. Ignorée la mainmise sur les principaux médias. Etouffées les “affaires” où le sordide le dispute au crapuleux : tripatouillages financiers Woerth-Bettencourt, rétrocommissions du “Karachigate”, condamnations pour dérapages racistes du ministre-copain Hortefeux, légion d’honneur épinglée sur la poitrine de Jacques Servier, l’empoisonneur au Médiator, millions volés aux Ivoiriens et versés par Houphouët-Boigny au parti de Chirac et de Sarkozy...
Bref, pour ce réveillon de la Saint Sylvestre, Sarko a généreusement resservi aux Français l’assaisonnement de lieux communs et de contre-vérités qui constitue son fonds de commerce politique, exactement dans le style et la gestuelle qu’il affectionne lorsqu’il se sert le caviar au Fouquet’s : à la louche. Il nous fallut tout avaler, jusqu’aux treize desserts : « Il faut que 2011 soit une “année utile” : les autres ont donc été inutiles ?
« Nous devons penser à nos soldats engagés en Afghanistan » : certes, mais ne fallait-il pas demander au Parlement d’en débattre, avant de les y envoyer ?
« La République doit défendre la laïcité » : en supprimant par centaines de milliers les postes dans l’enseignement public ?
« Il faut venir au secours des “souffrances du grand âge” » : en obligeant les salariés à travailler jusqu’à 67 ans ?
Le sommet de l’autosatisfaction fut atteint lorsqu’il évoqua le « monde plus régulé » qui sera la priorité de « sa » double présidence du G8 et du G20. On eut alors l’impression d’assister à un remake de “La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf”. Ou, pour prendre une référence moins littéraire dans la bande dessinée (quoique le Président affecte désormais de jongler avec l’imparfait du subjonctif...), on aurait cru voir l’infernal galopin Billy the Kid (rebaptisé “Lo Dézordèr” dans la version créole que vient de nous donner Teddy Iafare-Gangama) rouler des mécaniques dans un saloon pourri du far-west pour en mettre plein la vue aux pieds-tendres du coin. Et comme dans la BD, on brûlait de prendre la place de Lucky Luke lorsque celui-ci décide d’infliger à l’intenable gamin la mémorable fessée immortalisée en page de couverture [1].
Aucune allusion, dans l’allocution présidentielle, à la situation critique que connaissent les DOM, et notamment La Réunion. Mais on ne perdait rien pour attendre, car, un peu plus tard, Marie-Luce Penchard prenait la succession, ce qui nous faisait changer de calibre, mais pas de saloon, puisque après Billy the Kid, on nous servait Calamity Jane.
On passa alors de la dégustation de caviar au gavage des oies, à grand renfort d’arguments prédigérés récités par cœur, avec des fumets de sincérité qui n’avaient rien à envier à la cuisine du patron. Pour Mme la Ministre, ne pas mentir paraît simple : il ne faut dire que de vrais mensonges.
Même tonalité dans l’autosatisfaction, même strabisme dans l’examen des faits, même amnésie dans l’interprétation de l’Histoire, même générosité dans les promesses débitées au poids. Les grands travaux abandonnés, les faillites d’entreprises multipliées, la hausse catastrophique du chômage, les énergies renouvelables sabotées, l’illettrisme triomphant, l’échec scolaire persistant, une majorité de ménages au-dessous du seuil de pauvreté : des détails que tout cela ! L’essentiel est ailleurs, sans qu’on sache bien où, mais Mme Penchard s’en occupe, la preuve c’est qu’elle promet de venir nous voir aussi souvent qu’il le faudra. Une vraie chance pour le tourisme réunionnais !...
Ce n’était plus à l’imaginaire de la BD que renvoyait le discours de notre Ultra Marine, mais plutôt à celui, plus cruel et plus cru, de Frédéric Beigbeder qui, dans un de ses premiers romans, fixait cette règle à son héros : « Ne laissez jamais croire aux gens que vous les prenez pour des cons, mais n’oubliez jamais qu’ils le sont ».
On se souvient de l’apogée que la pensée sarkozienne atteignit à Dakar en juillet 2007, lorsqu’il révéla au continent médusé cette Vérité péremptoire : « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». C’est manifestement à cette veine que s’abreuvait la pensée (le mot est peut-être un peu fort) de Mme Penchard en ce soir d’agapes, notamment lorsqu’elle nous rappela cet événement inouï et providentiel : l’envoi dans notre île d’un nouveau Sarda Garriga, sous les traits d’un « commissaire au Développement endogène », qui va siffler la fin de la récréation et annoncer à notre économie qu’il est temps pour elle de se propulser dans la modernité. Et que ça saute.
Trêve de plaisanterie : à entendre les vieilles recettes ressassées par le Président, ses ministres et leurs représentants locaux, à les voir rabâcher leur credo sur la reprise, la réforme de l’Etat et des institutions, à voir comment les riches deviennent toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres, on pense davantage au bulldozer réactionnaire de Mme Thatcher qu’à l’avènement d’une société plus juste, s’ouvrant sur un partage plus équitable des richesses, une espérance d’intégration offerte à notre jeunesse, des solidarités renforcées au profit des plus défavorisés. Bref, quand on voit la liste impressionnante de ce que Sarkozy a déjà raboté des acquis de la Libération et du programme du Conseil national de la Résistance, force est de reconnaître que s’il a décidé de nous faire « entrer dans l’Histoire », c’est de toute évidence en marche arrière.
Peut-être est-il temps pour les forces progressistes, pour les organisations syndicales, pour les représentants de la jeunesse, de lui faire comprendre qu’il n’est pas question pour eux de marcher au pas, et encore moins à reculons. Peut-être est-il temps d’ores et déjà de ressortir, pour tous les falsificateurs de l’Histoire et les tricheurs de la politique, les bonnes vieilles recettes utilisées sans états d’âme par les contemporains de Lucky Luke : le goudron et les plumes...
Excellente année, espoir et luttes, à tous les lecteurs de “Témoignages” !

Raymond Mollard

[1“Billy the Kid Lo dézordèr”, aux Editions Epsilon


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