Conte de Noël

Noël en janvier (1)

Témoignages.re / 10 janvier 2014

"Noël en Janvier est un conte de Noël décalé, plein d’humour et d’amour, sur la relation entre un papa et son enfant porteur de handicap, face aux menues incompréhensions de la société, avec une réflexion sur l’argent. Et bien sûr une fin merveilleuse, comme tout bon conte de Noël".

« Anne-Sofia, je vais appeler un crocodile, comme ça : soit tu manges, soit c’est lui qui te mange… »
Elle objecte : « Où (il est) le crocodile ? »
Ouvrant la main droite, son papa projette sa paume ouverte contre le visage de sa fille : « Il est là ! »
Ils rigolent, mais elle ne mange pas.

Il y a 3 ans, un nutritionniste du CHR lui conseillait de poursuivre et d’amplifier ce qui marchait, de doubler les doses de céréales et de lait en poudre. Jean-Jacques avait vu son enfant hospitalisée s’en aller, recroquevillée qu’elle était sur sa poitrine qu’elle ne voulait pas quitter, brûlante. Les analyses la révélaient anémiée ; la petite passait d’une maladie à l’autre, si bien que de retour à la maison, il s’était mis à l’alimenter de force, à la cuillère, puis à la pipette. Au bout de quelques jours, elle refusa ce traitement, verrouillant sa mâchoire ou provoquant le vomissement, le résultat était le même.

De nouvelles habitudes de nutrition sur la base de la proposition du nutritionniste avaient fait leur preuve, la petite avait remonté la pente, en même temps, Jean-Jacques le sentait bien, le danger était d’enfermer l’enfant dans les souvenirs qu’il avait d’elle, parce que les difficultés sont plus marquantes que les succès. Le rapport taille-poids la situe désormais dans la moyenne basse des enfants de son âge, seulement elle se cantonne dans la répétition. Parfois, elle ne veut pas d’un plat alors que son père sait qu’elle a faim, elle peut accepter de prendre un aliment l’instant d’après. Jean-Jacques est amené à lui proposer des choix : « Tu veux ça, ou ça ? ». Du fait qu’il est important d’ouvrir au maximum le bol alimentaire de la petite, Jean-Jacques a cherché à diversifier les situations de repas : le samedi soir, ils s’installent dans la salle d’un restaurant chinois ; ils se déplacent au barachois, en plein air, les vacances, quand le temps le permet ; sortie Pizza Kartier une fois la semaine, le sauté de mines à Run Traiteur, le tout, avec une régularité rassurante et des dépenses spécifiques. Le fil rouge du nutritionniste demeure : si la petite n’atteint pas la mesure approximative, on passe au biberon de réserve. Un médecin scolaire, dans le cadre de la signature du PAI, l’avait aimablement aiguillé : « La succion, c’est du plaisir : ce n’est pas bon ». Jean-Jacques était honoré du bon conseil, autant qu’il en était stupéfait. Il se retrouvait coincé dans ce que les linguistes appellent la distorsion du rapport objet-relation, à savoir qu’il est malaisé d’attaquer sur le fond quelqu’un qui sur la forme vous témoigne de la sympathie. Et pourtant, les fumeurs, qu’est-ce qu’ils faisaient ? Lui n’avait pas remplacé le pouce par la cigarette, mais il l’avait sucé, son pouce jusqu’à onze ans, à la maison : ce devait être un sacré vicieux.

Le puritanisme étriqué lui donnait envie de fredonner le poème d’Obaldia (ainsi remanié) :
« J’ai trempé mon doigt dans la confiture
Turelure.
Ça sentait les abeilles
Ça sentait les groseilles
Ça sentait le soleil.
J’ai trempé mon doigt dans la confiture
Puis je l’ai sucé,
Sucé
Mais tellement sucé
Que je l’ai avalé »
… Il songeait au petit héros de la chanson : s’il avait sucé le pot, que ce serait-il passé ? Ça serait tout de même génial un monde où tout se suce. Avec à sa tête une sorcière qui aurait l’allure de la médecin scolaire, qui s’acharnerait à démontrer que sucer est pervers, et qui empêcherait les gamins de tout sucer.

Dans une sorte de scénario à la Hansel et Gretel, avec des enfants qui ne pouvant plus dévorer se font dévorer par une vieille dame famélique et maléfique, leur suçant le cortex. Il ne fait pas de doute pour Jean-Jacques, qui en trouve des indices partout, que nous habitons un conte. Plus on côtoie les enfants, plus on se met, quoi qu’on y fasse, à ressembler aux personnages de leur univers : sorcière, sorcier, roi, reine, prince, lutin, ou fée… C’est une attraction inexorable : dissimulée mais inexorable.

(Suite au numéro de mardi).

 Jean-Charles Angrand 


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