Conte de Noël

Noël en janvier (7)

Témoignages.re / 31 janvier 2014

Jean-Jacques passa à une gestion uniquement par chéquier avec une prise en liquidités en début de mois. Le système nécessitait des prévisions mensuelles de dépenses spécifiques, pour répondre aux blocages alimentaires de son enfant, que les commerçants acceptèrent sans difficulté.

Sa gestionnaire de compte, en réaction aux dépassements de découvert, lui avait demandé de la joindre. Ne disposant que de quelques unités destinées à contacter sa première fille à Mayotte et ne comptant que d’un budget d’essence serré, il ne souhaita pas faire les démarches demandées.

Avec l’opposition de la banque, puis la destruction demandée de sa carte bancaire, une aporie lexicale tombait, celle de ne pouvoir expliquer à sa fille la raison pour laquelle sa Carte Bleue était mauve… Les petits cadeaux destinés à l’ouverture de son enfant furent de fait supprimés, Anne-Sofia comprit assez bien que la carte était « cassée », pouvant la voir ôtée de sa puce électronique.

Les banques tiennent leur client par des cadeaux qui n’en sont pas. Les autorisations de dépassements toujours plus importants deviennent des dettes qui rapportent aux établissements financiers. Le client se fait ainsi attacher à sa banque. Dans son échoppe, depuis la dynastie Tang, Maître Pu fabrique des mensonges qu’il vend en faisant croire que c’est une marchandise précieuse.

Le ticket du gabier de l’Écureuil indiquait par exemple le montant en intégrant le découvert autorisé, Jean-Jacques l’ignorait, il ne comprenait pas la raison pour laquelle le montant figurant sur le solde du ticket de retrait ne correspondait jamais au solde que lui fournissait l’employé au guichet. Il s’en est rendu compte la fois où il était descendu sous le zéro, pensant puiser dans son découvert. La gestionnaire de la BRED, elle, sans l’en avoir averti, avait fait opposition à tous ses virements automatiques, hormis la pension alimentaire. Loyer, assurance, Orange, impôts, distribution d’eau, il découvrit la manoeuvre par des retours de courriers ou des appels de ses créditeurs par lesquels il apprit que les virements se trouvaient interrompus « par ordre du client » ; or, le client n’en savait rien. Ayant épuisé le chéquier, la directrice de son agence refusa un prélèvement en liquidités en fin de mois, prétextant une limitation de ses possibilités de dépassement, en contradiction avec le montant permis indiqué sur son relevé de compte qu’il reçut le jour même.

Le changement de banque, comme pour un déménagement, suppose une double mise qui n’est pas dans les moyens de tous. Jean-Jacques expérimentait de plein fouet le système libéral qui consiste à être dur avec les faibles, et faible avec les durs.

Des ponts d’or s’ouvrent aux riches, l’argent va à l’argent comme l’eau va à l’eau. Sitôt que les difficultés financières surviennent, il devient intéressant pour celui qui en a la force d’observer les systèmes de blocage et de rétorsion qui se mettent en place, qui ont pour effet immédiat d’accentuer les difficultés au lieu de les résoudre. Si tenté que vous présentiez des fragilités, le système bancaire vous attire dans le gouffre car son intérêt est de vous y maintenir. C’est le système dyckensien. Fascinant est ce pouvoir qui fait tout pour vous assujettir, par des prêts, des assurances, ou des autorisations de découvert dans une dépendance qui rapporte. Vous avez de l’argent, vous rencontrez des sourires ; quand vous n’en avez plus, vous n’entendez que le bruit des portes qui se claquent, mais ce fracas vous en apprend beaucoup plus sur la société qui va que les rires en cascade. La société se montre telle qu’elle est sans fard ni voile dans ce qu’elle a de pire. Les économistes appellent la « théorie des dominos » le fait de continuer à payer simplement parce que vous avez commencé à le faire.

S’occuper d’un enfant ne rapporte rien, travailler davantage rapporte plus. Est-on en mesure de choisir ? La société a remplacé la loi du plus fort par la loi du plus payable. Les stratégies bancaires qui rapportent prouvent qu’on oublie généralement qu’il y a des arêtes dans les sirènes. Le linguiste Alain Rey le souligne, le verbe penser vient du latin pensare, fréquentatif de « pesare », qui veut dire « peser ». Le geste du banquier constitue le modèle de la pensée occidentale qui l’emporte sur les autres.

Avoir à en passer par le Quotidien pour que la CAF éclaire une situation montre bien que parler ne sert de rien, qu’il est nécessaire de crier pour se faire entendre. Le pays appartient à la voix la plus large, non à la plus juste. « Combien » est le maître mot : combien d’argent, combien d’adhérents, combien de voix. Il apparaît à tous que faire nombre permet de se faire écouter, mais aussi et surtout de se protéger… La malédiction du monde moderne n’est plus tant dans le fait d’être seul que dans celui d’être le seul à dire vrai. La voix unique se trouve étouffée dans le vacarme du monde.

(Suite au numéro de mardi).

 Jean-Charles Angrand 


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