Conte de Noël

Noël en janvier (8)

Témoignages.re / 4 février 2014

La Noël se passa ainsi, par la force des choses, de façon modeste. Quand Anne-Sofia découvrit au pied du sapin sous le papier cadeau le DVD « La famille Croods », elle partit d’un « Oh, non ! » si sincère que Jean-Jacques et sa première fille rigolèrent : « Ah, quel salaud tout de même, ce Père Noël. Ne t’inquiète pas, ma fille, je vais le tuer. On va se venger ! »

Cela venait s’ajouter à l’épisode moins drôle d’Iliana. Les jeunes enfants des nouveaux voisins accueillaient presque chaque soir Anne-Sofia sur le parking du lotissement. C’était des jeux, ils se couraient après. Un soir, les deux enfants ont littéralement tiré Anne-Sofia pour la faire entrer chez eux. La petite résista à leur volonté conjointe. Spectateur, Jean-Jacques en éprouva de la gêne. Puis cela devint une habitude, la première chose que faisait Anne-Sofia en sortant de la voiture était de courir à la porte des voisins, mais l’inverse ne se produisait pas : il était défendu aux petits voisins de venir jouer chez Anne-Sofia. Jean-Jacques les avait pourtant invités. Chaque soir, ou peut s’en faut, elle toquait à leur porte. C’était sans aucun doute plus amusant de venir chez eux que de rester dans la maison avec son seul papa. « Pourquoi, elle parle pas ? » demandait Iliana, la petite voisine à Jean-Jacques.
Les difficultés d’Anne-Sofia ne sont pas perceptibles d’emblée, Martine Moguez sur la dysphasie évoque une « invisible différence ». Rebutés sans doute par la fréquence enthousiaste des venues d’Anne-Sofia, la porte des voisins se ferma, et resta close. « Illiana prend son bain », lui disait papa alors que la petite attendait à la porte, « Viens, rentre à la maison ». « Elle est en train de dormir », « elle fait son travail pour l’école, etc. » Anne-Sofia s’obstinait à toquer à la porte. « Allez, la nuit est tombée… Viens, papa doit faire le repas… »

Plus par force que par la conviction, il la raccompagnait à la maison. Anne-Sofia restait alors prostrée sur le seuil, refusant les mots d’explication et de consolation. Il fallut gérer le revirement inexpliqué mais prévisible des voisins. L’épisode montrait une nouvelle fois le réflexe refus de la différence, qui fait qu’on se débarrasse, qu’on refuse de voir. Une peur obscure et ancestrale de la contamination. La différence, oui, mais elle doit rester invisible.

Noël passée, Jean-Jacques fit garder ses deux filles en matinée pour aller en centre ville réaliser un bilan sanguin. Il se promena ensuite dans la rue marchande, songeant devant les trottoirs débordant de marchandises colorées à ce que ses filles avaient eu comme présents. Il culpabilisait. À la question de l’orthophoniste : « À Noël, qu’est-ce que tu as eu comme cadeaux ? », Anne-Sofia avait répondu : « Un moustique », qui fit rire tout le monde, plutôt jaune pour Jean-Jacques. Par association d’idées, il songeait aux travaux de Charles Eisenstein sur l’économie de dons. L’économiste américain affirme qu’une société où la confiance est relocalisée en autrui, une société sans argent, est possible, voire nécessaire, qu’il fallait se mettre dans l’œil du cyclone et y rester. « La conversion doit être globale pour fonctionner et n’est plausible que si le système économique et social est morcelé en communautés de 200 habitants. » Pourquoi deux cents ? Parce que deux cents est le nombre de visages qu’un être humain moyen est capable de reconnaître, et pour faire confiance à autrui, il faut le connaître ou du moins le reconnaître… Et lui, combien de visages était-il capable de reconnaître ? Et que pouvait-il proposer en échange, lui que son enfant occupait tant ? Il avait à peine de quoi entretenir son enfant.

Il était plongé dans ces considérations quand il reconnut un chemisier à l’étal. Un chemisier taille 6 ans, orné de jours de Cilaos qu’Anne-Sofia avait tant voulu avoir. S’il n’était pas limité financièrement il l’aurait pris, et en aurait choisi deux : un pour sa grande fille aussi. Il se saisit du tissu d’une finesse exquise, le leva, contempla, au travers les jours, les motifs qui y étaient brodés. Il suivait du regard l’entrelacement merveilleux des fils. Une Noël chiche, sa culpabilité de père d’enfant en difficulté malgré lui, il se mit à froisser de colère le tissu, il le tenait dans sa paume comme s’il allait le jeter au loin. Alors, au lieu de le jeter, il le mit dans sa poche. Le poing noué, il resta hébété par la situation plus que par son geste, il leva les yeux. Personne ne le regardait ; après les fêtes, le magasin était presque désert, le gérant semblait absorbé. L’instant d’après, il effectua honteux et rapide, le même geste pour un chemisier d’une taille plus grande. Il resta immobile, tête baissée, comme attendant un châtiment qui ne vint pas. Il s’apprêtait à partir, quand le gérant qui avait surpris son geste sur l’écran d’une caméra, chercha à lui barrer le passage.

Mais une main se posa sur l’avant-bras du patron. Interloqué, ce dernier tourna la tête, et regarda le client qui avait interrompu son élan. C’était un visage familier qui lui souriait, un grand-père poupon avec un menton fleuri d’une étonnante blancheur. Son sourire bienfaisant irradiait. Ce devait être un touriste en goguette, il avait une chemise fine très tape-à-l’oeil, rouge vif sur motifs fantaisie aux blancs cristaux de neige. Le vieillard lui fit un discret signe négatif de la tête. Quelque chose qui semblait dire : Ce n’est pas la peine, ou : Tu as fait un bon chiffre d’affaire, tu n’as rien vu ; cela voulait dire peut-être : Voici venu l’heure du pardon. Le patron trahit une inquiétude qui se figea et s’apaisa. C’était comme un ressort qui se cassait. Il baissa la tête et revint au comptoir terminer ses opérations.
Le cyclone Beljisa était passé, une nouvelle année commençait, une année couleur de coquelicot.

 Jean-Charles Angrand 

« Ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes »
(Rosa Luxembourg).

Remerciements à Manuel Marchal.
À mes enfants.

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