Di sak na pou di

À propos du procès du bourreau du petit Mathéo : « J’avais fait un rêve … »

Jean-Paul Ciret / 18 mai 2016

S’il est un procès qui a laissé un profond sentiment de malaise et ce, pour de multiples raisons, c’est bien celui du bourreau du petit Mathéo.

Une semaine après sa clôture, il n’est toutefois pas question de tenter ici de le refaire, ce qui apparaîtrait aussi inconvenant que la démarche de certains médias qui, eux, n’ont pas hésité un seul instant à le conduire, pendant plusieurs jours avant son ouverture officielle.

Peut-être, à l’avenir, certains s’attacheront-ils cependant à poser, avec le recul du temps, les questions justes qui pourraient aujourd’hui paraître trop subjectives, voire partiales, dans le trouble inévitable de l’émotion : par exemple se demander ce que sont devenues, à l’occasion de cette épouvantable tragédie, les notions pourtant essentielles de mise en danger d’autrui et de non-assistance à enfant en danger.

C’est cependant, pour ma part, parce que j’ai chaque jour devant moi les lieux où Mathéo a passé près d’un an et demi, ce à quoi je me risque de nouveau aujourd’hui, en tant qu’acteur et témoin de cette horrible histoire et à poser ces questions.

En effet, dans un courrier au « Quotidien », mûrement réfléchi après la parution d’un article publié le 18 juin 2015, annonçant la fin de l’instruction de l’affaire, j’avais très explicitement fait état de ce « fol espoir que […] l’institution judiciaire, qui n’est sans doute que celle des hommes […] aurait aussi le courage de cerner les responsabilités des diverses institutions concernées… » (Le Quotidien du 10 août 2015).

Quelque part, pour reprendre une expression devenue aujourd’hui référence, « J’avais fait un rêve », qui lui hélas ne s’est en rien réalisé.

Que l’on en juge ! A lire les différents comptes rendus de la presse écrite, à reprendre les interventions des journalistes de la radio et de la télévision, à une notable exception près, que retient-on de l’attitude des institutions, agissant au nom de la société ? Quasiment rien : les institutions ne sont nommées à aucun moment en tant que telles. On se réfugie dans des formules vagues – « torpeur », « faillite de la société » - au point d’en oublier dans les comptes rendus de citer précisément le témoignage montrant qu’au moins une personne s’était souciée du danger menaçant le petit Mathéo et avait entrepris les démarches qui, sans la surdité, l’aveuglement et la mauvaise volonté de certains, auraient pu le sauver. On oublie même en citant « plusieurs signalements faits par un voisin » de préciser que celui-ci s’est heurté en réalité à une fin de non-recevoir, ce qui n’est tout de même pas la même chose !

Et pourtant, « J’avais fait un rêve », celui que, avec l’institution judiciaire, les médias se saisiraient de tous les dysfonctionnements révélés dans cette affaire, tout comme dans ces informations récurrentes enregistrées dans nombre de problèmes de violences faites aux femmes et faisant état du mauvais accueil réservé aux victimes venant les signaler ou déposer plainte.

Alors, faut-il se résigner définitivement à désespérer, à prendre son parti des lâchetés, des égoïsmes, de la mauvaise volonté, voire du laxisme ?

Pour ma part, je m’y refuse, en songeant à cette démarche courageuse faite dans ma direction par un membre important de la magistrature et me confiant les conditions surréalistes dans lesquelles on demande aujourd’hui aux magistrats de travailler : privilégier la politique du chiffre, avec un personnel très insuffisant, ce qui est un comble, (à travers le nombre de dossiers traités par un magistrat), plutôt que la qualité du travail dans le traitement et le suivi d’un dossier. En songeant aussi à ces citoyens, à ces femmes venus rendre hommage à ma détermination, à l’issue de l’audience. E
n songeant à mes amies du CEVIF, plus que jamais résolues à mettre les institutions et citoyens devant leurs responsabilités, en n’hésitant pas à opérer les signalements nécessaires en cas de violences ou de risques avérés de mauvais traitements, d’absence de soins, de mise en danger d’autrui ; en imaginant et en apportant réellement et en quantité suffisante des solutions concrètes pour accueillir, préserver, soutenir, aider à se reconstruire enfants et adultes vulnérables.

Alors, peut-être, lorsque les hésitations, les renoncements, l’indifférence et l’insuffisance de volonté politique auront commencé à reculer, pourra-t-on faire mentir ce sombre constat du magistrat évoqué plus haut : « Ce n’est pas un seul petit Mathéo qui a été abandonné, il en est aujourd’hui, à la Réunion, en ce moment même, des centaines ! »

Peut-être aussi pourrons-nous estimer avoir quelque peu réussi lorsque les humains auront enfin véritablement fait leurs ces mots de Saint-Exupéry, pourtant d’une évidence si belle et si simple : « L’essentiel est invisible pour les yeux ; on ne voit bien qu’avec le cœur ».

Jean-Paul Ciret
Adhérent du CEVIF


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