Di sak na pou di

A quoi sert Judas ?

Témoignages.re / 18 avril 2012

S’il fallait montrer l’influence du récit chrétien et de son iconographie jusque dans les domaines a priori distincts, comme le champ politique, le billet philosophique de Roger Orlu (“Témoignages”, 13 avril) tombe à point.
Pâques n’étant pas loin, la présentation de l’œuvre sculptée de Marco Ah-Kiem, “La cène”, a été l’occasion de dénoncer les Judas de l’histoire réunionnaise, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui. La religion chrétienne éclairerait donc les positionnements politiques et nous permettrait de décrypter l’histoire humaine. Voyons de plus près !
Certes, Judas l’Iscariote est devenu la figure symbolique de la trahison. En effet, au Jardin de Gethsémani, ou jardin des Oliviers, à Jérusalem, il a désigné Jésus à ses ennemis par son baiser. Depuis, personne n’aime les « baisers de Judas » ! Selon les termes du marché, il aurait gagné 30 pièces d’argent.
Qu’en fit-il ? Les versions divergent. Selon certains, rongé de remords, il rendit l’argent et… se pendit, cette autopunition le privant du même coup de la miséricorde divine et le rangeant parmi les damnés.
Sans entrer plus loin dans les textes sacrés et les diverses interprétations, on peut s’interroger sur le rôle qu’on voudrait lui faire jouer. Est-ce seulement à cause de la trahison d’un de ses apôtres que Jésus a été arrêté, jugé et crucifié ? Sans doute que non, puisque Jésus ne manquait pas d’ennemis puissants et déterminés et que, par ailleurs, il est bien venu sur terre pour accomplir sa mission : se sacrifier pour les péchés des hommes et leur donner l’espoir de la résurrection.
Se focaliser sur Judas, c’est aussi oublier Pierre, la pierre sur laquelle Jésus a souhaité construire son Eglise. Alors même qu’il avait prévu son reniement ! En effet, à Pierre faisant le fort, jurant de sa fidélité et de son courage, son maître lui dit : « avant que le coq ne chante deux fois, tu m’auras renié trois fois ». Ce qu’il fit, prétendant qu’il ne connaissait pas celui qu’on était en train de juger. Saint Pierre était humain, trop humain…
Dans une analyse purement laïque, quelle fonction remplit le personnage de Judas ? On le désigne comme le traître, il est montré du doigt, vilipendé : ali minm lotèr ! N’est-ce pas une façon de projeter sur l’autre toutes ses faiblesses, tous ses défauts, dans une séparation manichéenne des bons et des méchants, des purs et des impurs ? Ali minm lotèr, la pa nou !
Pour ajouter à la complexité, le terme de traître a pu avoir des connotations positives. Selon la théorie marxiste, l’intellectuel s’engageant aux côtés du prolétariat n’est-il pas un traître à sa classe d’origine ? En ce sens, le premier ouvrage qui a révélé au public en 1958 le philosophe André Gorz, militant pour une société libérée, s’intitulait “Le Traître”. Il y reconstituait subtilement le cheminement d’un intellectuel animé par la volonté de contester radicalement l’ordre établi. Ne sommes-nous pas tantôt trahis, tantôt traîtres ? Notre rapport à l’Histoire, aux autres, à nos propres actes, dans leurs intentions et dans leurs effets, tout cela est toujours complexe, car enchevêtré.
A La Réunion même, le poète, journaliste, essayiste Alain Lorraine estimait que « la bonne conscience de gauche » risquait de stériliser la création littéraire en limitant les sujets d’inspiration à des thèmes convenus. Il précisait, de manière sans doute surprenante au premier abord : « Evidemment, il faut devenir un “traître” si l’on veut devenir un écrivain conséquent. Cela veut dire que les écrivains ne se préoccupent plus d’être une conscience, mais au contraire d’être l’inconscient de l’île ». (Interview de Bruno Testa, “Le Quotidien” du 4 avril 1990).
On le voit, il est des mots à manier avec précaution.
Une dernière remarque : ceci n’est pas une réhabilitation de Judas !

Frédéric Nirlo


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