Di sak na pou di

Affranchies

Témoignages.re / 25 octobre 2010

« Les femmes projettent moins de libido en politique », a déclaré dimanche dernier Christine Lagarde à la chaîne de télé américaine ABC. La ministre de l’Économie et des Finances a en effet argué du fait que les femmes ont une approche différente des hommes dans l’exercice de responsabilités publiques.
« Je pense qu’on projette moins de libido, moins de testostérone », a-t-elle dit dans cette interview, estimant que cette approche moins sexuelle et hormonale des responsabilités était une aide. « Cela aide dans le sens où on ne va pas nécessairement investir nos ego dans une négociation, en imposant notre point de vue, en humiliant notre partenaire ».
Notre ministre tente d’expliquer que l’on a, d’un côté, les horribles hommes politiques qui mettent de l’ego dans leur manière de gérer le pouvoir en humiliant leurs adversaires et, de l’autre, les femmes, les colombes de la politique, qui ne recherchent pas le pouvoir : avec elles, pas de conflits — et surtout pas de conflits d’intérêts et encore moins d’enjeu d’ego. Autant de stéréotypes empreints d’un manichéisme candide et dignes de l’analyse de comptoir. Navrant pour une ministre.

Certain(e)s ont applaudi : « Elle a osé ! ».
D’autres ont déploré. Simone de Beauvoir a dû se retourner dans sa tombe.
Tant d’années à essayer de combattre ce vieil argument essentialiste sur les genres, et voilà que c’est une femme arrivée à un niveau important de responsabilités qui le remet au goût du jour. C’est ce que l’on appelle l’ironie du sort. Ou l’assimilation sexuelle : comment les dominés se pensent de la façon dont les dominants les pensent.
Non, il n’y a rien de féministe dans ces propos.
Elle n’a osé rien d’autre que de remettre en cause le fruit de longs et nombreux travaux scientifiques qui se sont attachés à démontrer que les différences hommes femmes sont purement culturelles, bravant les lieux communs et contrant les plus vieux réflexes réactionnaires. Elle n’a osé rien d’autre que de remettre sur le tapis les stéréotypes que ces travaux ont longtemps cherché à combattre, à savoir les thèses naturalistes selon lesquelles les différences hommes femmes sont purement naturelles et qui ont cherché à justifier les inégalités hommes femmes dans la société.
Et voilà que ces propos orientent le débat : « Les femmes feraient-elles mieux que les hommes ? Sont-elles plus enclines à la vertu en politique ? ».
Le débat est structuré autour d’un problème trompe-l’œil dans l’espace public et médiatique. Tout le monde se questionne et le débat passionne, d’autres femmes s’y mêlent : « Oui, c’est vrai, avec nous, la politique serait différente », les hommes répliquent : « Pas du tout, aux postes de pouvoir, les femmes sont exactement comme les hommes, regardez Margaret Thatcher ! ». Un spectacle qui hérisse les poils des féministes.

Quand on est féministe, on dit qu’il est inadmissible que les femmes soient si peu représentées en politique. On dit qu’il est inadmissible qu’à compétences égales, les femmes perçoivent moins que les hommes. Elle est là la phallocratie, et non pas dans la libido masculine. La revendication n’est pa : « nous ferons mieux », mais « nous sommes ni plus ni moins que l’égale de l’homme, et à ce titre, nous voulons participer à la marche de la société et occuper des postes à responsabilités politiques ».
En aucun cas nous n’avons à justifier du fait que nous ferions mieux pour revendiquer l’égalité.
Que se passerait-il, si, par malheur, on se rendait compte que les femmes feraient exactement « pareil » ? On leur dirait : « Quitte à ce que ça ne change pas, autant que ce soit les hommes qui restent au pouvoir ». Voilà exactement où se situe la dangerosité de ce genre de débat stérile.
Les femmes, en politique, font et feront certainement comme les hommes, et alors ? Elles ont le droit de prétendre aux postes politiques dans les mêmes conditions que les hommes. Qu’elles soient plus vertueuses ou non. Elles ont droit aux mêmes erreurs et aux mêmes faiblesses communes au genre humain, cela s’appelle l’égalité. Depuis quand faut-il pouvoir justifier de faire mieux pour prétendre l’accès aux mêmes postes ?

Que le débat — lancé qui plus est par une femme — se structure autour de ce faux argument prouve à quel point nous sommes en retard et combien le combat des femmes pour l’égalité est encore long.
Les femmes se sont vues accorder le droit de vote en France qu’en 1944. Concrètement, cela signifie que dans la conscience collective, les femmes ont la légitimité pour participer à la vie de la cité et pour donner leur avis dans les urnes que depuis quelques dizaines d’années.
Au sein de la sphère politique, les femmes sont des esclaves qui viennent d’être affranchies. Elles ont toute leur place à prendre et à construire.
Peut-être, pour cela, faudrait-il commencer par s’affranchir du statut de représentation duquel les femmes sont encore, pour beaucoup, esclaves. Si on allumait la télé, ouvrait les magazines et les journaux pour voir moins de “Miss” et plus de femmes au cœur des prises de décision, peut-être est-ce ainsi que l’on pourrait montrer, non pas qu’elles feraient mieux, mais qu’elles feraient au moins aussi bien. Le vrai débat sur la représentativité et la représentation des femmes dans l’espace public devrait être celui-là.

Emilie Assati


Kanalreunion.com