Di sak na pou di

Alain Lorraine au théâtre du Grand marché

Témoignages.re / 29 octobre 2012

C’est au théâtre du Grand Marché, jeudi soir, que j’ai entendu et lu Alain Lorraine pour la première fois.

J’avais cru jadis qu’il était journaliste. Je m’imaginais qu’il était le meilleur de ceux qui, dans la protestation contre ce qu’on fait ici, écrivaient, je le voyais en métropolitain longtemps installé à La Réunion (peut-être depuis l’année de ma naissance) et j’ignorais qu’il était mort — et sans doute pensais-je que je savais déjà ce qu’il disait. Son nom brillait certes, mais son nom seulement. Et j’ai fini par l’oublier.

On peut dire qu’à bien des égards je me trompais (même si d’une certaine façon ces légendes lui conviennent très bien, comme je m’en aperçois maintenant), mais surtout : je n’avais aucune idée de son extraordinaire perspicacité, et je n’en aurais jamais rien su sans la merveilleuse conférence de Brigitte Croisier et les extraits qu’elle a distribués, extraits que la conjoncture avait choisis pour ceux qui étaient réunis là (et qui, je présume, étaient bien mieux informés que moi).

Le théâtre du grand marché (j’y vais très rarement) est un de ces endroits où des gens encore plus morts qu’on aurait dit, "ressuscitent" grâce au savoir-faire de quelque sage femme un peu magicienne. C’est un théâtre au sens vraiment ancien, comme ces lieux où se pratiquait, paraît-il, la "catharsis" réservée aux hommes libres désireux d’expérimenter leur liberté... à ceci près qu’il s’agit de conférences et non de jeux d’acteurs tragiques ou comiques.

L’idée d’un théâtre des conférences ne peut qu’être une idée d’ici — et c’est une remarquable idée, qu’il faudrait donner à d’autres peuples, qui nous en sauraient gré.

Ce soir-là était donc celui du retour d’Alain Lorraine d’entre les morts que j’avais oubliés après les avoir méconnus. Il y a eu sa prose et ses tentatives de poèmes, puis sa voix.

"Tentatives"... c’est bien le nom qu’il donne à ses poèmes — il faut s’y arrêter un moment.

Bien sûr ces tentatives sont inégales (sinon elles ne seraient pas présentées comme des tentatives), mais l’important est de savoir qu’il s’agit de tentatives pour nommer (et il faut bien reconnaître que la nomination est une des "opérations" importantes de la poésie, à tout le moins française, il faut le reconnaître au moins depuis que Mallarmé a nommé "fleur" "l’absente de tout bouquet").

Alain Lorraine est celui qui faisait donc des tentatives pour nommer.... quoi ?

Il est certain que les "noms" d’Alain Lorraine ont parfois tout le pouvoir que des noms peuvent avoir : celui de mettre à part un morceau de réel afin de soutenir un discours et une action (par exemple "liberté j’écris ton nom").

Mais les noms tentés par Alain Lorraine exercent ce pouvoir d’une certaine façon indubitable.

En les lisant ou en les entendant, on sait immédiatement qu’il est un créole de cette île (et probablement de cet archipel) et non d’une autre. Certainement pas parce qu’il écrit en créole, mais parce qu’il met le français en route vers cette île (la nôtre) jusqu’à ce qu’il donne lieu à tout autre chose que lui (du créole par exemple).

Oui bien sûr nous sommes créoles comme les Antillais et beaucoup d’autres sont créoles, mais cela ne signifie pas par exemple que le discours antillais soit le nôtre, aussi sympathique et instructif, parfois impressionnant, digne d’être entendu et inévitable, qu’il puisse être.

Alain Lorraine emploie des mots qui ne se trouvent pas dans ce discours : "ethnicité sociale" par exemple ou "nègre cafre" qui sont aussi bizarres qu’une maison créole de Comoriens dans la rue Félix Guyon en 1979.

Ces mots sont d’ici, ils sont du créole de La Réunion, même si personne ne les a arrangés comme ça avant lui.

Et que dire de "nègre tamoul créole" et "nègre de Canton" ?... Même "tam-tam sur les prières" est un échantillon remarquable du parler réunionnais — c’est le safran dans les brèdes mouroum... lequel n’a rien à voir avec le manger cochon. Et puis il y a des précédents : aux coins des champs de cannes où le tambour est sur les services.

Il serait bien injuste et triste de penser qu’Alain Lorraine a abandonné le créole pour écrire en français. Il n’écrit pas en français, mais à travers lui, en le transperçant parfois, comme quand on parle créole (tout le monde sait cela : que le créole est une volée de sagaies lancées dans le français qui doit lever les boucliers).

Il est juste qu’il n’écrit pas "créole" tel qu’on l’enseigne aujourd’hui par exemple, mais ce n’est pas vraiment important (car il serait à l’inverse honteux qu’on prétende enseigner le créole sans jamais parler d’Alain Lorraine).

À la rigueur, on peut remarquer qu’il "tente" de faire comme les révolutionnaires de Saint-Domingue quand ils déclarèrent l’indépendance de Haïti : "seront appelés nègres dans ce pays tous ceux qui vont y vivre quelle que soit la couleur de leur peau" (cela c’est Dessalines et sa constitution). "Être nègre jusqu’au bout de la peau" comme le dit Alain Lorraine... c’est cela être créole. Je me sentais nègre ce soir-là, et je ne devais pas être le seul.

Nous savons bien nous autres ce que ce serait : du tam-tam (bruit de tambour) sur les prières. Disons une cérémonie Vaudou ! Alain Lorraine, le "chrétien du désordre", ne parle pas ici de mettre de l’ambiance dans une chapelle (il est un créole des années 70 et non des années 90 — même s’il est décédé en 1999 et né en 1946), il parle du chant de la justice sacrée dans cette île, ici, l’ile qui ne cesse de "frauder" au mauvais sens du terme (car il y en a un bon), c’est à dire d’admettre l’autorité de la préfecture sur le maloya (ou des "grandes surfaces" et promoteurs immobiliers sur les lieux, y compris par affichages, messages radio, et trucage télévisuel).

Car voilà aussi le sens qu’Alain Lorraine avait de la vie sur cette île : les "religions" sont un des éléments dans lesquels nous sommes en relation les uns avec les autres depuis toujours ici — au point d’inventer des "syncrétismes", désordonnés comme des brouillons, qui heurtent les bien pensants (qui ne veulent que la loi et le folklore). Nous autres créoles sommes religieux, même quand nous savons que Dieu est mort.

Il y a tellement d’échos dans les propos, même furtifs, vagabonds, immédiats, d’Alain Lorraine.

Brigitte Croisier, ce soir-là, a fini sur ces mots : son "aujourd’hui" est "notre hier"... Oui c’est bien aujourd’hui que je me dis, après l’avoir écoutée, ce n’était pas il y a longtemps c’était hier, il ne faut pas que j’oublie.

Yvan Delmont


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