Di sak na pou di

Anbark nout tout !

Témoignages.re / 16 août 2010

La haine vous saute à la gueule, un jour. Comme une évidence. Un vendredi, à la sortie d’une mosquée. Plein soleil, quartier commerçant de la plus grande ville d’Outre-mer. L’outre-mer de la “France”. La France, épinglée par le Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination raciale de l’ONU. Un comité qui « s’inquiète ouvertement du climat de racisme et de xénophobie qui règne actuellement en France ». La haine comme le ferment de la révolte. La haine comme l’aboutissement inéluctable d’une longue gestation parsemée de compromis et de renoncements, d’humiliations et de non-dits, de têtes baissées, de dos ronds et de ventres mous. Saint-Denis de La Réunion. Devant la plus vieille mosquée de “France”. Vendredi 13 août 2010. Un homme est violemment plaqué contre un fourgon de police.
Dans la foule incrédule et au bord de la colère, des voix appellent à l’apaisement : « larg ali don ! ». Non, non, “ALI” n’est pas le prénom de celui que vous êtes en train de ceinturer sans ménagement mais un pronom de la langue créole, langue réunionnaise qui, au demeurant, n’a rien d’un « sympathique patois ». Mais les gueules censées représenter “l’ordre” sont fermées, sourdes, menaçantes. Féroces. D’ailleurs “entendent-elles” le créole, ces gueules ? Pour l’heure, en ce vendredi 13 août 2010, elles en tiennent “un” et n’ont pas l’intention de le lâcher. Il est maintenu fermement, bras tordus dans le dos, mais continue de donner de la voix. Un proche tente une vaine médiation. On ne résiste pas aux hommes en uniforme. Circulez… Vous êtes en régime sécuritaire !
« Si i anbark ali, anbark nout tout » lance une voix dans la foule où les commentaires désapprobateurs fusent.
Le fourgon avale l’homme en colère et la foule ravale sa haine en même temps que les gaz lacrymogènes produisent leurs effets de dispersion. Circulez…
Si i anbark ali, anbark nout tout ! Cette voix au milieu de la foule… La voilà, cette voix de La Réunion. Cette voix réunionnaise. Cette voix cristallise le fameux “vivre ensemble” dont on se gargarise sans jamais vraiment le pratiquer sciemment si ce n’est par habitude, par tradition.
Si i anbark ali, anbark nout tout ! Ce cri va-t-il contribuer à réveiller les consciences depuis longtemps anesthésiées dans une société postcoloniale réunionnaise qui se berce d’un angélisme folklorique et trompeur pour touristes en mal d’exotisme : “ni èm zot tout-ni èm nout tout” ?
En ce vendredi 13 août 2010, devant la mosquée de Saint-Denis, l’exotisme avait une sale gueule : il était incarné avec conviction par les cow-boys de la BAC ; on se serait cru dans une banlieue de la “France hexagonale”. Dans un de ces quartiers ou règne la haine. Une haine alimentée par un mal qui ronge la société française : la peur de l’autre, le rejet de la différence… La xénophobie.
La Réunion pensait naïvement être “loin de ça”. À 12.000 kilomètres au moins. Mais voilà, La Réunion au cœur de l’océan Indien, La Réunion fière de son maloya, fière de ses pitons, de ses cirques et de ses remparts, La Réunion des civilisations, cette Réunion-là a été piétinée, catapultée dans le marasme d’une France en proie aux affres d’un débat dévastateur : le débat sur l’identité nationale, débat qui a contribué à “libérer” les paroles et les actes — jusque là “contenus” en un statut marginal — dictés par la peur et la xénophobie.
Si i anbark ali, anbark nout tout ! Ce vendredi 13, un nouveau pas a été franchi vers la haine et l’intolérance. La Réunion a crié. Sofkoman, i fo ékout ali sinonsa i fo nout tout i lèv debout.

Alexandra Ardan


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