Di sak na pou di

Anjouan, Mayotte, Méditerranée : un rire macabre pour les naufragés

Témoignages.re / 25 avril 2015

Il est des moments dans une vie où comparer les tragédies des uns et des autres génère du malaise. Les médias européens, français en particulier, auxquels nous sommes abonnés, ne parlent plus que du cimetière à ciel ouvert de la Méditerranée, depuis le naufrage des 400 et des 700 ans. Mais il nous est difficile de prendre part à ce débat, en étant assis sur un bord de mer, dans un archipel oublié du monde.

On voudrait pouvoir leur dire que ce qui arrive ne devrait pas. Leur expliquer que la responsabilité des tutelles (encore) coloniales est pleine dans cette situation. Leur indiquer l’origine de cette migration crispant les esprits les plus ouverts dans des mondes pourtant habités par le discours sur les droits de l’homme. La sécurisation des frontières au nom de la peur et du repli ne peut être la seule réponse avancée dans ce débat que la mise en scène de la compassion humanitaire risque à tout moment de fausser.

Mais qui pense à demander son avis à un archipel déconstruit, situé loin dans l’Océan indien, et dans lequel la France, depuis vingt ans, érige, au nom de la sécurité de l’Europe, un mur de division ? Une ligne d’éclatement au sein d’un même peuple. Aux Comores, nous vivons ainsi la tragédie des naufrages de manière singulière. Nous traversons nos propres eaux en « clandestins », selon la terminologie utilisée par les autorités françaises, et ce, en dépit du droit international. Depuis l’instauration du visa Balladur en 1995, nous tenons la triste et mauvaise comptabilité de nos morts en kwasa, sans pouvoir stopper l’hémorragie. A force, nous approchons du crime contre l’humanité. Mais aucun média d’importance reconnu dans ce débat ne daigne consacrer, ne serait-ce qu’une page à ce qui nous arrive. Nous sommes ce qu’on appelle, en jargon journalistique, un « non-sujet ».

Les chiffres demeurent consternants. Plus de vingt mille victimes en moins de vingt ans : le nombre avancé des morts de la Méditerranée pourrait presque être en dessous des nôtres. Le seul crime des morts du visa Balladur est cependant d’avoir voulu se rendre d’un point « A » à un point « B » de leur terre d’existence. De l’île d’Anjouan à Mayotte, nous sommes sur une terre dont le processus de décolonisation inachevé fabrique du naufrage et de l’inhumanité à longueur de semaine. Empêchés de circuler dans leur propre pays par un pays tiers, les Comoriens sont traqués en mer par la PAF française comme des bêtes, exposés qu’ils sont au jeu des politiciens et des passeurs, deux acteurs sans scrupules qui pullulent dans ces eaux.

Nous ne reviendrons pas ici sur l’étendue du désastre. Nous en avons tellement parlé depuis la naissance de ce blog que se répéter sur les faits devient une joute lassante. Nous ne nous appesantirons pas non plus sur le grand cimetière de la Méditerranée, qui fait hypocritement couler tant d’encre, ces jours-ci. Aucune des deux situations n’est plus scandaleuse que l’autre. Et nous ne contribuerons pas à la concurrence des tragédies en mer. Tous sont nos morts. Des morts innocentes, quoi qu’on dise. Par contre, nous aimerions assez attirer votre attention sur la qualité du poisson pêché par l’Union européenne en ces eaux comoriennes. Car ce poisson se nourrit aussi de cadavres humains. Nous souhaiterions savoir si cela est de nature à choquer les Européens qui l’achètent dans leurs supermarchés ou si cela est encore de l’ordre l’anecdotique. Qu’en pensent les faiseurs d’opinion en prime time ? Ailleurs, on appelle ça de l’humour noir…

C’est tout ce qu’il nous reste. Le pire comme moteur du rire.
Un rire macabre, disant l’acceptation du désastre par ceux qui dirigent nos vies.
 
Soeuf Elbadawi, auteur


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