Di sak na pou di

Archéologie sans conscience n’est que ruine de l’âme ou la lente marche vers l’archéologie réunionnaise

Témoignages.re / 14 février 2012

Naguère, il y eut Bibique, le cuistre. Et ses émules. De doux dingues, qui n’aspiraient visiblement qu’à attirer l’attention sur eux. Ou de crédules aventuriers en mal de découvertes faciles de pièces d’or. Certes, ils ont causé du tort à l’histoire, au patrimoine, en creusant, en déplaçant, en prélevant, etc. Mais, au temps de l’ignorance, les excuses sont permises. Mais plus aujourd’hui, quand on parle à tort et à travers d’archéologie : l’archéologie est une science trop sérieuse pour qu’on se permette tout et n’importe quoi ! Tenez, récemment, une étudiante devait certainement se gargariser en laissant complaisamment un journaliste la gratifier de « pionnière » de l’archéologie à La Réunion. Il pensait peut-être écrire « débutante » et sa plume aura fourché ?…
Aussi me semble-t-il nécessaire (pour ne point dire indispensable) de recadrer le sujet. Sans animosité. Juste pour ne pas laisser perdurer certaines contre-vérités qui feraient de l’archéologie terrestre réunionnaise une science sans conscience, oublieuse de sa genèse, et qui est à l’origine de son âme.

D’abord, un rappel : le G.R.A.H.TER signifie Groupe de Recherches sur l’Archéologie et l’Histoire de la TErre Réunionnaise. Cette association, qui regroupe un archéologue, des scientifiques, des historiens, des intellectuels, etc., se pique donc d’effectuer des « recherches sur l’archéologie de la terre réunionnaise ».

Bien que l’archéologie ait acquis ses lettres de noblesse dans bien des pays, la volonté de l’inscrire dans le paysage réunionnais relève du parcours du combattant. Ainsi, cette science humaine – au même titre que la philosophie ou la sociologie - ne trouve pas place au sein des universités de l’île. Nous ne pouvons pas nous démarquer de notre passé au prétexte de quelques avancées technologiques.
En 2001, le G.R.A.H.TER a organisé la 1ère Conférence internationale des archéologies de l’océan Indien. Une première, qui a réuni une dizaine de nationalités de la zone de l’océan Indien et de l’Atlantique. Et qu’elle ait eu lieu à la Réunion n’était pas un hasard, mais plutôt une nouvelle pierre à la construction de notre destin. Car, que connaissons-nous ne serait-ce que de nos proches voisins si ce n’est que peu de choses, alors que chaque peuple est légitimement en quête de son existence. Nos voisins plus ou moins proches (Madagascar, Maurice, les Comores, l’Afrique du Sud, le Mozambique, l’Inde), comme des pays plus éloignés qui ont pris part à cette conférence (Pakistan, Colombie), se sont donnés les moyens d’arracher à la terre l’histoire de leur pays.

[…] Les sources écrites réunionnaises viennent des sources administratives, d’administrateurs et de concepteurs (hommes d’église, registres d’état civil, registres de prison, affaires de police, judiciaires, inventaires de stocks de marchandises, architectes…), des personnes issues des classes sociales dirigeantes. L’accès à l’écriture pour la population servile était sanctionné, même après l’abolition de l’esclavage.
Avec l’archéologie du marronnage, l’archéologie offrirait une nouvelle voie d’entrée, dans la mesure où elle ne se base pas sur des écrits pour donner une réalité à une société humaine, les recherches archéologiques ayant démontré qu’une existence humaine pouvait s’opérer au-delà de l’écriture.
Il ne s’agit alors plus de lire des dates calendaires collées à des événements, mais de lire un quotidien de vie, à travers des objets qui retrouvent vie lors de leur mise à jour. Ce qui nous fait dire que le but de l’archéologie n’est pas de prétendre de faire un récit historique des événements, mais de travailler sur des objets de mémoire, qui ont en quelque sorte emprisonné une partie du temps de la société auquel ils ont appartenu, en tant que témoins fonctionnels d’une société qui n’est plus visible. […]
Et si la feuille de route des premières prospections (en 1998) partait dans le sens d’une archéologie du marronnage, c’était également dans le but non avoué d’essayer d’éclairer les zones d’ombre de l’histoire réunionnaise et ainsi de continuer à sortir de la gangue de l’histoire coloniale.
Cependant, la recherche archéologique propose par essence d’autres pistes et problématiques qui ouvrent le champ d’investigation du passé, permettant d’entrevoir d’autres facettes de notre histoire. L’archéologie, non plus comme moyen d’investigation d’information uniquement mais comme base de réflexion nouvelle, répond ainsi aux questions des historiens, sans que ses réponses soient forcément celles auxquelles on s’attendait.

Certes, les questionnements concernant l’esclavage et le marronnage sont doublement importants, eu égard au devoir de mémoire dû à la population réunionnaise. Néanmoins, même si des zones d’ombre subsistent sur ces périodes, elles peuvent aller bien au-delà du sens générique des souffrances dont celles-ci ont été marquées. Les découvertes archéologiques les plus récentes le prouvent : à aucun moment, nous ne sommes sûrs d’avoir à faire à des témoignages directs de l’esclavage et du marronnage.
Le champ archéologique est encore plus vaste qu’on le croit. Il appartient donc à tous les Réunionnais de se réconcilier avec ce qu’ils sont : un peuple aux multiples racines dont l’arbre est l’île. Et si le monde nous permet de nous ouvrir sur nous, c’est parce que, à bien y regarder, le monde est quelque part réunionnais.

 Marc Kichenapanaïdou 


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