Di sak na pou di

Avancer en arrière…

Témoignages.re / 20 juin 2014

On s’est ému ces derniers temps à propos de la Médiathèque Cimandef, à Saint-Paul. Au-delà de ce cas particulier se pose la question des effets pervers de l’alternance politique, ou plutôt de la manière dont elle est conduite.
Le phénomène n’est pas nouveau, loin de là. Rappelez-vous, au niveau régional, le Tram-train et la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise, au niveau municipal, le Pôle océan à Saint-Denis, l’hippodrome à Saint-Paul, au niveau intercommunal, le Zénith, d’abord prévu à Saint-Denis, puis au Port (qui sait s’il ne resurgira pas dans une autre commune ?). La pratique est tellement généralisée que ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, s’estiment victimes ont procédé de façon identique : ainsi l’unanimité au sein du TCO pour le projet du Zénith s’est fissurée au gré des divisions idéologiques et des rivalités communales.

Gâchis

Nous vivons dans un pays où la commande publique est un élément moteur majeur de l’activité économique. Une île de superficie limitée exige que nous fassions ici même le maximum pour offrir des emplois aux habitants. Un pays a besoin également de se représenter à travers des ouvrages symboliques forts, image de soi à offrir aux autres. Dans ce contexte, l’abandon de projets à l’étude ou proches de leur réalisation est du gâchis sur tous les plans. On gaspille en pure perte le travail intellectuel de l’élaboration du projet, le temps de recherche des financements, l’argent public déjà investi, les subventions garanties. On sacrifie également celles et ceux qui ont suivi des formations spécifiques pour s’insérer dans ces projets.
Certes, la politique est la confrontation de conceptions sociétales différentes. Les priorités se déclinent diversement dans les programmes présentés à l’électorat qui choisit en fonction de l’attrait de ces projets et aussi de ses propres préoccupations. On appelle cela le jeu de la démocratie. Dans cette logique, il paraît normal qu’ayant gagné telle ou telle élection, la nouvelle équipe au pouvoir applique son programme. Mais, de fait, on a trop souvent l’impression que l’essentiel du programme consiste à marquer sa différence, son opposition, parfois jusqu’à l’obsession, avant et après l’élection. L’équipe précédente était nulle, l’actuelle sera excellente, veut-on faire croire à tout prix.
D’où les discours tellement excessifs qu’ils frôlent l’imposture : on fait une description catastrophique d’une commune, ce qui permet de se poser en sauveur à la manière de Zorro et de faire de multiples promesses. Même discours catastrophé, après l’élection, sur l’état des finances avec l’avantage, cette fois-ci, d’expliquer que les promesses faites ne pourront pas être tenues, à cause de l’équipe précédente ! Le tir de barrage est souvent dirigé contre un ou deux projets-phares. On se souvient comment la campagne des Régionales de 2010 s’était concentrée contre le Tram-Train et surtout contre la MCUR : débat passionnel plein de hargne où il était difficile d’exposer des arguments rationnels. Il n’est pire sourd qui ne veut entendre. Out le débat démocratique !

Effacer le passé

C’est pourquoi, sitôt l’élection passée, la nouvelle équipe inaugure souvent son règne en mettant fin aux projets précédents : le Roi est mort, vive le Roi ! C’est comme un duel : on ne se bat pas à l’épée et il n’y pas mort d’homme, mais le gagnant détruit l’œuvre du perdant, là est sa victoire. Les projets ne sont pas étudiés pour eux-mêmes, mais comme le symbole de tel ou tel parti, de tel ou tel camp. Plus que la volonté de construire une société où l’on pourra mieux vivre, il semble que les candidats soient animés essentiellement du désir d’afficher leur marque personnelle, en effaçant à tout prix celle des prédécesseurs et cela jusque dans le détail. Par exemple, on change le logo d’une ville que la population s’est approprié depuis longtemps.
Les projets qui ont été ainsi sacrifiés concernent souvent l’aménagement et la culture, autrement dit notre manière de vivre ensemble, de nous déplacer, nos échanges, nos créations, notre relation à la nature et au monde, et cela pour aujourd’hui et pour demain. L’enjeu de ces projets est un changement fondamental des modes de penser, de faire, d’être. Il est vital
Remettre en cause le tout-automobile au profit d’un mode de déplacement collectif et écologique était une amorce de changement de société, sinon de civilisation. Donner à voir, à nous qui vivons dans cette île et à ceux de dehors, la rencontre jamais achevée des cultures présentes sur cette terre, était pour la MCUR une invitation à être soi-même dans l’ouverture au monde. Comment comprendre qu’un tel objectif ait été refusé sinon que, justement, être soi-même, l’assumer et le dire fait peur ? Quand on entend aujourd’hui les commentaires culturels et anthropologiques sur ce que le MUCEM de Marseille (Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) a apporté à la ville et à la région, aux divers publics et aux créateurs, comment ne pas regretter que Saint-Paul, lieu originel du peuplement, et La Réunion tout entière soient privées de ce rayonnement ?

Détruire ou construire ?

Si chaque élection est l’occasion de casser un projet, on comprend que La Réunion peine à se développer : à chaque échéance électorale, on remet en question des projets majeurs. En fait, on piétine, pire ! on recule et surtout on n’y croit plus. Au lieu d’être un outil de construction d’une société en mouvement, cette politique épuise les forces vives d’un pays dans une bataille perpétuelle.
Le gâchis, il frappe aussi malheureusement les employés des collectivités : de la mise au placard - quelle formule terrible dans sa banalité ! - au déplacement arbitraire ou encore au non renouvellement de contrat. Conséquence des promesses de campagne électorale : on déplace pour placer celles et ceux à qui on a fait miroiter un emploi. La même logique est appliquée aux associations. Là encore, pas d’évaluation du travail accompli, mais une suspicion idéologique qui suffit à les condamner.
Il y a là quelque chose qui ressemble à l’arbitraire d’un pouvoir personnel qui se pense tout-puissant. « Car tel est notre bon plaisir », disaient jadis les rois. Dans cet esprit de l’ancienne aristocratie, on peut se demander si certains édiles ne se voient pas liés à jamais à leur territoire communal, comme un prince à sa principauté ou un chef de famille, un paterfamilias (dé)voué à ses enfants… C’est pourquoi, ils réapparaissent après plusieurs années d’une absence qu’on a crue trop vite définitive, et retrouvent « leur » fauteuil.
Finalement, on peut se demander ce qui motive beaucoup de candidat(e)s aux élections. L’intérêt général ? Le bien commun ? La volonté d’engager leur énergie au service des autres ? La plupart semblent plutôt fascinés par le statut d’élu(e) et sa charge symbolique. En effet, le terme d’élu n’est pas banal. Entre connotation religieuse ("l’élu de Dieu") et investissement affectif ("l’élu de cœur"), l’élu se sent choisi, distingué parmi d’autres, reconnu dans sa valeur unique. Il n’est pas sûr que l’élection démocratique soit dépouillée de tout sens sacré et que l’individu élu se limite à sa fonction, à ses propres yeux comme aux yeux du public.

Le pouvoir, pour quoi faire ?

Or c’est le sens de cette fonction et surtout les charges et responsabilités qu’elle implique qu’il faudrait expliciter et souligner. Technicité et complexité des dossiers, contraintes budgétaires, étroitesse des marges de manœuvre, difficulté à prioriser les actions, longueur des délais de conception et de réalisation des projets différente du rythme électoral, tout ceci exige de nombreuses qualités. En plus d’un engagement complet et d’une mobilisation des compétences, une conscience aigüe des conséquences des décisions à prendre est nécessaire.
Réduire l’enjeu d’une élection à une promotion personnelle, à une satisfaction narcissique enlève au politique son sérieux. Si « la » politique s’apparente trop souvent à une compétition pour un poste, à une bataille où tous les coups sont permis, à une quête du pouvoir pour le pouvoir, « le » politique est une invitation à réfléchir ensemble pour répondre à des questions fondamentales, vitales. Quels sont les problèmes prioritaires à traiter ? Comment mettre en œuvre et valoriser toutes les compétences productives et créatrices ? Quelles ressources voulons-nous développer ? Quels sont les moyens, économiques, mais aussi politiques, dont nous disposons pour cela ? Comment nous situons-nous par rapport à notre environnement régional ? Bref, quelle Réunion voulons-nous construire, pas à pas ?
Dans la période actuelle, il semble que cette dernière interrogation ait été gommée. Le débat collectif sur les contours de la société réunionnaise souhaitable a laissé place à la fragmentation des forces politiques, au repli sur des intérêts particuliers avec les « frontières » communales comme horizon, même si l’on vise plus loin. De cet oubli de l’essentiel, de cette absence de vision d’ensemble, on est sans doute tous plus ou moins responsables. Faut-il rappeler que les élus ne détiennent leur pouvoir que du libre choix des électrices et électeurs ? Au XVIe siècle, La Boétie cherchait à comprendre comment une multitude d’individus pouvait endurer les excès d’un tyran qui ne tenait son pouvoir que de cette multitude. En notre siècle, en démocratie, l’interrogation de l’auteur de Discours de la servitude volontaire a gardé toute sa force.

Anne-Marie Grondin


Kanalreunion.com