Di sak na pou di

Bernard Batou : le passeur de mémoires

Témoignages.re / 2 septembre 2009

Bernard Batou est un vrai passeur de mémoires du temps actuel ; un de ceux que les historiens, dans quelques siècles, considéreront certainement comme une source fiable, quand ils réécriront l’histoire de La Réunion des années 1960-70.
L’auteur réunionnais fait paraître, en cette année 2009, deux livres : un sur les derniers cheminots de notre île, l’autre sur des personnages typiques de la commune de Sainte-Suzanne, où il a officié longuement à diverses responsabilités dans la municipalité de Maurice Gironcel.

Concernant le premier livre, intitulé “Cheminots La Réunion, mémoire du Tram-train”, dès la première page, la courte préface du président du Conseil régional, Paul Vergès, donne le ton. Celui-ci classe la vie du chemin de fer de La Réunion comme un formidable bienfait social (syndical et politique) plus que comme un important fait économique. Il n’a sans doute pas tort. Jusque dans les années 60, pouvait-on parler d’économie dans une île quasiment abandonnée à un sous-développement scandaleux ? Ce CFR avait pourtant été « une œuvre colossale », lors de sa mise en place de 1878 à 1887. Moins d’un siècle plus tard, c’est la route qui tue le rail, diront les uns ou les autres… Nuance ! c’est la politique du « tout pour l’automobile », car la décision de fermeture des lignes ferroviaires reste bien, elle aussi, purement politique. En France métropolitaine, le développement du réseau routier a-t-il entamé celui du réseau SNCF ? La plupart des lignes du TGV sont celles tracées pour les premières locomotives à vapeur ! Suivent, dans ce recueil, les témoignages des derniers employés encore en vie du ti train lontan, que Bernard Batou restitue avec beaucoup de réalisme et un bon brin de nostalgie. C’est de loin la lecture la plus intéressante de ce livre. La deuxième partie fait une ouverture sur le projet du Tram-train, comme si celui-ci serait une sorte de symbole de la mémoire que nous devons garder de l’ancienne activité ferroviaire. Evidemment, le futur tram train roulera sur des rails, mais sa fonction, son aspect, sa modernité ne devraient guère susciter l’image de son vieil ancêtre, dans l’esprit des jeunes générations réunionnaises. Si le Tram-train peut symboliser quelque chose, c’est plutôt le futurisme qui transforme irrémédiablement la vie des Créoles, leurs coutumes, leurs mœurs même. Et on est en droit de se demander si ils y ont vraiment gagné au change…

Avec le deuxième livre, titré “Sainte-Suzanne, les chemins des souvenirs”, Bernard Batou complète une série de documents sur des habitants bien connus et plus ou moins âgés de la commune. Après “Mémwar gramoun” en 1999, “Sainte-Suzanne la vie des vies” en 2001 et “Mémwar la vie” en 2005, “Le temps des souvenirs” sonne presque comme un glas, le son de cloche évoquant le regret de voir disparaître cette collection de témoignages si attendrissants. Car ils sont nombreux nos gramoun typiques à Sainte-Suzanne. Et il serait bien dommage d’oublier l’un ou l’autre. Non ! ne parlons pas d’oubli, mais seulement de choix. Il ne serait guère possible aujourd’hui de faire comme le gouverneur d’origine bretonne Antoine Boucher en 1713, lorsqu’il écrit son “Mémoire pour servir à la connaissance des habitants de l’île Bourbon”, les décrivant presque tous (et quelle terrible description !). Bernard Batou le fait beaucoup mieux que lui, même s’il est obligé de choisir celui-ci plutôt que celui-là, car il porte sur ses contemporains un regard plus humaniste, non condescendant, véritablement ethnographique. C’est là toute la valeur de ses témoignages. L’écriture de Bernard Batou reste simple, claire, mais surtout précise. Elle ne s’embarrasse pas d’expressions savantes. Elle est en fait le pur reflet de ce que lui ont narré ses interlocuteurs. Nous n’en citerons aucun pour ne pas les mettre en concurrence. Ils sont tous intéressants, parfois poignants, parfois drôles. Et l’on se prend à espérer que notre « passeur de mémoires » local n’arrête pas sa collection. On en redemande. Il nous manque telle figure presque mythique de telle communauté, telle histoire particulière, tel contexte, tel évènement. Bernard Batou a encore beaucoup à écrire sur Sainte-Suzanne et au-delà, sur les communes environnantes du “Beau pays” qui s’étendait, à l’époque de cette appellation, jusqu’à Saint-Benoît. L’œuvre créatrice de notre « passeur de mémoires » ne fait que commencer. Elle ne doit pas s’arrêter…

D.A


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