Di sak na pou di

Bravo et merci aux indignés de La Réunion !

Témoignages.re / 3 mars 2012

La Réunion est un jeune pays et une grande partie de son histoire est fondée et marquée par la colonisation avec le système esclavagiste, celui des travailleurs engagés, le statut colonial puis le postcolonial.

Depuis toujours et avec une accentuation du processus depuis 60 ans, la société réunionnaise est lourdement assignée à subir une politique qui n’est pas celle de notre culture*.

Je me suis demandé si le fait que la société réunionnaise soit jeune et immature dans l’exercice du pouvoir ne l’empêchait pas d’admettre ses contradictions, de reconnaître toutes ses violences, car les accepter mènerait à la remise en cause de ce qui les produit**. Je ne crois pas que nous nous en tirerons par le rejet de celles et ceux que les dirigeants ne veulent pas comprendre. Je ne crois pas que se réfugier dans la bonne conscience et l’ordre aveugle soit une solution devant la crise sociale et économique qui s’est manifestée durant ces 15 derniers jours.

Au moment où des personnes, des jeunes, se retrouvent en prison, je voudrais rendre hommage à tous les manifestants qui sont venus, dans la lignée des révoltés, des esclaves marrons et des travailleurs, mettre un coup de projecteur sur notre société injuste.

C’est vrai, tout n’était pas spontané. C’est vrai qu’il y avait des opportunistes, des professionnels de la récupération. C’est vrai qu’il y avait certainement des groupes qui avaient un intérêt à mettre la pression en cette période électorale et qui ont instigué dans l’ombre. C’est vrai qu’il y a eu des violences sur les biens et entre forces de l’ordre et manifestants, manifestants qui sont peut-être les plus désespérés et peut-être les plus humains d’entre nous en ce sens qu’ils peuvent encore ressentir l’inacceptable, la petite mort lente, l’exclusion totale vers laquelle le système et ses acteurs nous poussent presque tous. Il y avait aussi ceux qui avaient peur, qui regardaient, observaient, jaugeaient, se demandant s’il faut soutenir ou pas. La confiance n’était pas toujours là, à commencer vis-à-vis des dirigeants politiques, mais aussi entre manifestants. Il y avait la crainte qu’un leader émerge et qu’elle ou il soit récupéré.

Mais elles et ils étaient là et je dirais surtout elles. Toutes et tous étaient là pour exprimer le ras-le-bol d’une société réunionnaise en désordre où, contrairement au discours de bonne conscience, la solidarité est superficielle, où le partage est un mensonge, où la réussite est une indécence et où le pouvoir politique déçoit par son inefficacité et son détournement. Elles et ils étaient là, chaque soir à se réunir, à se poser des questions sur la société réunionnaise profondément inégalitaire, à prendre la parole en public, à imaginer des solutions, à se contredire, à ne pas toujours écouter l’autre, à dire vrai, à se concerter, à chercher un regard, une main, une issue pour sortir du fait noir, de l’entonnoir et de l’isoloir. Elles et ils étaient là, de jour et de nuit, tantôt aux caisses ou sur les parkings des grandes surfaces, tantôt sur les ronds-points, tantôt à défiler, pour exprimer, chacun selon son tempérament, le refus d’une société réunionnaise qui poursuit sa course folle vers encore plus d’inhumanité. Elles et ils, femmes, enfants, en poussettes ou sur le bras, adolescents, personnes âgées, en couple ou seules, de culture différente, de religion différente, de niveau social différent, d’appartenance politique différente, toutes et tous étaient là avec le même cœur et un seul message.

Le cœur de La Réunion qui ose dire sa souffrance, celui de La Réunion qui dit ouvertement sa résistance. Le cœur de La Réunion qui affirme sa détermination, certes pour l’instant pas encore organisée, à rêver d’un demain autrement, fait de fraternité, de justice, d’intelligence, de partage et de réussite collective.

Et le message d’avoir un emploi, un vrai travail pour tous, et surtout pour les jeunes, diplômés ou pas. Les enfants réunionnais ont le droit d’être respectés et d’avoir une perspective concrète d’emploi. Les enfants réunionnais ont le droit d’attendre de leurs politiques qu’ils assument leur mandat et qu’ils soient à la hauteur des enjeux de création d’emplois et non qu’ils persistent à institutionnaliser la précarité en demandant encore plus de contrats aidés. L’urgence sociale, ce n’est pas d’insister sur des emplois aidés, mais de développer l’appareil de production réunionnais, de créer des emplois, de faire jouer une réelle solidarité. C’est ce que chantaient et criaient toutes celles et ceux qui étaient là.

Ils ont dit non à la liste de produits de première nécessité. Nous savons que, sauf tour de magie, les prix seront toujours et de plus en plus élevés dans le système économique néolibéral mondialisé et tant que nous poursuivrons une politique d’import distribution. Ils ont dit clairement : « nou manz pa lésans ». Si l’accord qui a été signé est dit « historique », ce n’est pas tant parce qu’il met La Réunion dans une dynamique de perspective et de responsabilisation à la fois des politiques et des entreprises, mais surtout parce qu’il magnifie l’absurdité d’une société bouleversée. Sinon comment expliquer que dans ce pays où la vie est réputée chère, seule une partie de la population est soutenue (sur-rémunération) et que les autres, plus faibles, sont encore plus exclus ? Sinon comment expliquer que dans ce pays français, les droits élémentaires inscrits dans les textes fondateurs de la République (travail, logement, accès à l’éducation, à la culture, aux loisirs) soient autant bafoués ?

Une nouvelle société réunionnaise est possible si nous nous engageons dans un processus de vrai changement. Une belle énergie humaine s’est exprimée, bravant la honte, la peur des forces de l’ordre, et aussi celle du regard des autres. Portons cette énergie vers quelque chose d’utile et d’ambitieux pour La Réunion. Manifestons et exigeons des résultats de la part de ceux qui ont mandat pour trouver des solutions et veiller à l’intérêt collectif.

Merci à Marie-Jeanne, Marie-Thérèse, Fatida, Sylvie, Nicole, Jessie, Laurita, Michèle, Margaux, Sylvane, Mickaële, Anneline, merci à Marco, Ludovic, Jean-Bernard, Eddy, Nono, Ibrahim et tous les autres pour leur capacité à exprimer leur indignation, pour leur capacité à lutter contre les inégalités et pour une justice globale.

Eric Alendroit

* en référence à Alain Lorraine, journaliste, écrivain et poète réunionnais (1946–1999).
** en référence à Richard Wright, écrivain afro-américain qui a parfaitement analysé les mécanismes d’une société ségrégationniste et leur intériorisation.




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