Di sak na pou di

Ce que le banian nous murmure

Courrier des lecteurs de Témoignages / 19 août 2015

Un banian du Port consacré « l’arbre de l’année 2015" ? On l’espère ! Au-delà de sa splendeur végétale, il nous offre une riche symbolique.
Le mouvement perpétuel de ses racines aériennes descendant de ses branches vers la terre pour remonter vers la lumière et le ciel illustre la profusion de la vie, la circulation de l’énergie dans toutes les dimensions, horizontale, verticale et en volume. Jusqu’à ses appellations qui sont multiples !

Arbre sacré, il abrite les koylou malbar de sa chevelure de lianes, comme par exemple le « Kovil laffouches » à Savannah. Dans l’île malgache de Nosy Bé, non loin de Hell-Ville, à Mahatsinjo, un culte est rendu aux ancêtres à l’abri des piliers de cet arbre figuier, orné de rouge et blanc.
« Son tumulte de lianes », pour reprendre l’expression d’Alain Lorraine parle au poète qui le célèbre ainsi : « Le banyan du continent profond, le banyan poste d’observance en vigie au bord marin de Terre-Sainte. Le banyan bien calé entre mer et terre révèle un miroir ancestral ». Son premier recueil Tienbo le rein (1975) arborait en couverture un banyan dessiné par Geneviève Kœnig. De même Sur le black (1990). Banyan toujours sur le livre Alain Lorraine, un homme de mille parts qui lui fut consacré en 2014 et où le visage du poète s’emmêle aux lianes-racines, un peu comme les sculptures de Bouddha en Asie.

Le banian fut comme un miroir pour un autre poète, d’origine haïtienne et qui était passé par La Réunion à l’invitation de la Commission Culture Témoignages en 1991, René Depestre. Devant cet arbre, à La Réunion et à Maurice, il dit avoir découvert « un frère extraordinaire » qui lui fit comprendre qu’il a « une identité banian, une identité qui est à la fois bien raccrochée au chez-soi et au tout-monde » faisant de lui un « nomade enraciné ». Cette forêt de lianes est le symbole d’une identité multipliée en constante construction, une identité qui se complexifie en s’enrichissant de tous les contacts culturels, de toutes les relations humaines.

Expérience partagée avec son ami Edouard Maunick qui se proclame « inféodé à chaque liane du banian de lafouche mascareigne ». A Maurice encore, Ananda Devi a écrit une nouvelle intitulée L’enfant du banian.
Il n’est jusqu’à Paul Vergès qui, observant le banian de l’ashram de Saint-Louis, y a vu l’image du « peuple banian » dont la multiplicité des racines tisse l’unité réunionnaise dans une création continue, à condition que les apports de chaque culture soient traités à égalité dans leurs rencontres.
Il y aurait d’autres paroles à citer, telles celles d’Aimé Césaire ou d’Edouard Glissant. C’est dire que ce bel arbre imposant nous invite à penser ce qui nous lie, ici même et vers les autres archipels et terres de l’océan Indien, et plus loin encore : une vraie poétique de la relation !

Brigitte Croisier


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