Di sak na pou di

Comme une envie de presse

Témoignages.re / 29 décembre 2013

Au lendemain de Noël, le jeudi 26 décembre 2013, un journal local titre « Noël tragique ». Les articles en lien avec cette une portent sur le décès de deux personnes, l’une au Port, l’autre à la Chaloupe Saint-Leu. C’est un drame, reconnaissons-le. Nos pensées vont donc aux familles des victimes.

Toutefois, le présent texte n’a pas pour objet de revenir sur ces faits, mais davantage sur le traitement médiatique qu’ils suscitent. Car, convenons-en, un fait divers, aussi tragique soit-il, n’a pas nécessairement sa place en une d’un journal. Non pas que le fait en lui même ne mérite pas cela, mais bien que ce type de traitement a quelque chose... d’indécent.

Pourquoi, en première page, s’obstiner à montrer, à tous et en particulier aux familles des victimes, les lieux de ces tragédies ? Cela ne relève-t-il pas d’une volonté morbide « d’appuyer où ça fait mal » ? À mon sens oui, et c’est bien évidemment là l’expression de mon sentiment personnel (je ne souhaite engager personne dans cette réflexion, simplement la soumettre au partage, aux échanges d’idées). Car, toujours à mon sens, si le fait divers tient une place aussi importante dans la société réunionnaise, c’est avant tout – et surtout – parce que les médias leur font la part belle. Quelle pertinence ? Quels arguments pour justifier cela si ce n’est la volonté de faire du chiffre, sorte de version médiatique d’une pensée capitaliste ?

Je déplore cette philosophie. Comme je déplore l’absence d’articles de fond, d’articles analytiques ou encore d’investigations. Je ne parle pas d’enquêtes sur des individus et leurs agissements, mais des analyses pointues et précises sur notre société, sur son économie, sa démographie, sur son écologie, son organisation, sur ses relations avec son environnement et le monde extérieur, etc.

Par exemple ? N’y a-t-il pas en ce moment des élections présidentielles dans notre proche voisinage, à Madagascar ? Pourquoi alors ce même journal du 26 décembre ne traite cela qu’en page 46, en queue d’information et au format « AFP », dans les pages « internationales », alors que ces élections peuvent, à La Réunion, nous impacter directement ? Ne s’agit-il pas là d’une élection régionale ? Et je considère comme régional ce qui se passe dans le bassin de l’océan Indien. Car, oui, il me semble que notre univers est plus large que les seules côtes de notre île. Car, oui, il me semble que l’actualité de nos voisins a un impact direct sur notre vie, ici.

Or, la culture du fait divers tend à fermer notre horizon, à nous faire croire que notre monde est un vase clos dans lequel il ne se passe que des accidents ou des meurtres, aussi tragiques soient-ils. Non, le monde tourne autour. Et nous sommes bien embarqués dans cette ronde : l’économie de l’île Maurice, tout comme la politique de la Grande Île ont des répercussions sur notre vie. Il en va de même pour l’Afrique du Sud et toutes les nations limitrophes. Alors, pourquoi se borner à ne relater que des faits dans les colonnes de nos journaux ? Pourquoi ne pas tenter de les analyser, de les comprendre, pour en « tirer quelque chose », et ce quelque chose pourrait contribuer à en changer d’autres. N’est-ce pas ?

Un journal ne doit pas être une compilation de faits et de dépêches, à plus forte raison dans ce monde tout numérique que nous habitons et où chaque dépêche peut être reçue à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, sur n’importe quel téléphone, tablette ou ordinateur... Non, un journal doit être plus que cela, tout comme le journalisme est bien plus que cela. Un journaliste n’est pas un conteur, un journaliste est un décodeur, un décrypteur qui – toujours à mon sens – ne peut se contenter de la simple description des faits. Au lieu de la lecture du seul « comment » dans les pages de nos journaux locaux, je préfèrerais lire et comprendre le « pourquoi » des choses : dans quelles conditions cela a-t-il eu lieu ? Pourquoi est-ce arrivé ? Quelles répercussions dans notre société ? Quelles conséquences sur notre avenir ? Autant de questions posées qui ne trouvent que trop rarement de réponses dans les colonnes de nos journaux.

Oui, nous avons soif, soif d’informations, et non de faits. Car, répétons-le, autour le monde tourne, et il ne s’arrête pas pour nous. Tentons de tenir la cadence !

Moris Caro


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