Di sak na pou di

Contre l’impuissance à agir

Les femmes continuent à payer un lourd tribut à l’irréductible suprématie masculine…

Témoignages.re / 18 mars 2016

L’horreur. Une femme assassinée de plus, après tant d’autres ! Quelle institution officielle va-t-elle enfin traiter ce problème et ces drames récurrents autrement que comme fait divers symptomatique ? Laquelle refusera de se contenter que l’émotion collective révoltée s’apaise et que soit rétablie la tranquillité publique, en attendant le prochain épisode meurtrier ? Combien de femmes à la Réunion, dont le couple est profondément désassorti ne vont-elles pas continuer à voir avec terreur l’ombre de la mort planer sur elles ?

Les fragilités de l’aide aux victimes

Les mesures d’aide aux victimes sont présentées comme de plus en plus efficaces ? En l’occurrence, elles ne servent à̀ rien. Hélas. D’abord, elles arrivent toujours après-coup, après le drame, souvent à la fin d’un interminable enchaînement de tensions et de violences, vécu sous le regard d’un voisinage indifférent ou apeuré. Mais surtout, elles continuent à laisser quantité de femmes martyrisées sans aucune protection réelle. En dépit de l’importance des montants financiers investis, combien y a-t-il de lieux durablement protecteurs, où les femmes brisées par la violence dont elles sont l’objet, ravagées et affolées, peuvent s’abriter dans un premier temps, puis progressivement se tranquilliser et se reconstruire ? Trois ou quatre ? L’affluence inquiétante des informations recueillies nous rappelle leur insuffisance inimaginable et le cas échéant, les défaillances de leur fonctionnement.

Combien de femmes réunionnaises ne peuvent, en définitive, espérer trouver un refuge sûr contre le bourreau qui s’acharne à vouloir « venir finir le travail » qu’en fuyant délibérément en métropole ?

Qui est responsable ?

Dans la désespérance qui nous étreint devant ces abominations répétées, nous ne savons plus trop qui incriminer ? Les services sociaux ? Les politiques sociales décidées à rebours du bon sens et appliquées en dépit des alertes qui se multiplient ? Les carences éducatives tant familiales que scolaires ? Nous tous ? La société toute entière ?

Les défis jetés aux modèles machistes

Nous tentons ne nous tourner vers la prévention, convaincus qu’un vrai problème réside en amont, dans la manière dont se transmettent les conceptions de la relation entre homme et femme. Elles plongent dans les structures mêmes de la société, patriarcale et machiste, entretenues inconsciemment dans l’ensemble des rapports sociaux, comme dans trop de couples et de familles. Elles s’inscrivent dans trop d’histoires de frustrations, de défaillances affectives, de manque d’estime de soi, de souffrances refoulées dès l’enfance.

Selon toute évidence, la mixité éducative, la promotion de la parité, le respect de l’autre, pourtant partout prônés, ne fonctionnent plus lorsque surgissent les différends relationnels et les perturbations de l’émotion meurtrie. Elles demeurent souvent purement formelles, face à̀ l’immaturité émotionnelle et aux pires modèles plus ou moins inconscients, hérités de la longue histoire de la suprématie masculine (même si l’on connaît une violence féminine parfois tout aussi réelle).

La mise en cause du statut de l’homme

Nous devons intervenir et soutenir le combat, à peine ébauché, du respect réciproque absolu entre la femme et l’homme, autrement que par des marches blanches dignes et solidaires, mais dérisoires, tant il est patent aujourd’hui que ce qui est en question n’est pas uniquement la cause des femmes à promouvoir et à protéger. C’est le problème de l’homme, de la masculinité, de la fragilité de son équilibre émotionnel, de son statut et de sa condition devenus instables. C’est la nécessité d’une radicale remise en cause de beaucoup d’entre nous, hommes, de nos comportements, de la conception que nous développons de nos relations. C’est l’exigence d’une approche de l’intégration lucide et apaisante de nos émotions blessées, dans une reconnaissance absolue de l’autonomie de chacun et chacune dans nos relations. Bien sûr, tout cela est plus simple à exposer par écrit qu’à réaliser dans le concret du quotidien. La complexité de l’éducation et de la transmission des comportements se pose aujourd’hui constamment et partout dans tous les espaces familiaux. Elle n’est abordée que superficiellement et souvent sans aucune conscience véritable.

La responsabilité du politique dans la mise en œuvre des programmes sociaux vers l’évolution des relations entre hommes et femmes

Des programmes éducatifs et de thérapie sociale existent pourtant. Ils sont connus et néanmoins parfaitement ignorés dans la réalité. Mis en œuvre dès l’enfance et tout au long de la vie pour qui en a besoin, ils faciliteraient les évolutions des rapports entre hommes et femmes dans le couple. Ils contribueraient à̀ construire des relations moins pathogènes et à prévenir la violence dont sont victimes les plus faibles dans le couple et la famille. La femme en tout premier lieu.

Par ailleurs, ces programmes mériteraient que les autorités commencent enfin à s’en préoccuper et à les modeler selon les divers contextes, faisant usage d’un peu plus de sérieux et de responsabilité… Parce qu’après tout, c’est bien à l’autorité politique, et notamment aux hommes “virils” qui l’exercent, qu’appartient la fonction ordonnatrice et organisatrice de la société. Il est temps qu’elle s’avise d’un traitement enfin rigoureux de ces dramatiques problèmes, que les associations seules sont bien en peine d’affronter.

Ou alors faudra-t-il vraiment que nous attendions à nouveau, passivement et avec anxiété, le prochain épisode de l’horreur ?

On ne peut croire un seul instant à un effet automatique quelconque des messages d’alerte médiatiques sur les populations concernées. On ne peut qu’espérer une vraie révolution dans le développement durable de politiques sociales repensées et appliquées judicieusement, dotées de moyens adéquats. Elles associeront intelligemment et par principe les hommes dans les instances qui se préoccupent de l’émancipation de la condition féminine, elles seront développées de façon multidisciplinaire dans tous les domaines de l’existence publique, sociale, économique et familiale. Elles utiliseront pour le moins tous les médias, sans exclusive, pour une stratégie systématique et continue d’information et de prise de conscience.

Illusion ? Rêve ?
… Ou cauchemar ininterrompu ?

Arnold Jaccoud
Psychosociologue Membre du Conseil d’administration du CEVIF – Collectif pour l’élimination des violences intrafamiliales


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