Di sak na pou di

De l’utilité de la menace d’Al-Qaida

J.B. / 8 août 2013

Les dirigeants politiques des États-Unis ont décidé de fermer totalement ou provisoirement des ambassades et consulats au Moyen-Orient et en Afrique, dont Madagascar et Maurice. Ils déclarent détenir des renseignements suffisamment sérieux selon lesquels Al-Qaida pourrait frapper des intérêts américains, voire occidentaux, dans les pays concernés. L’annonce a été faite samedi 3 août pour une période qui s’étale du 4 au 10 août. Pourtant, les Américains nous avaient dit qu’Al-Qaida avait été réduit à néant avec leurs drones et surveillances sophistiquées. Pourquoi cette soudaine excitation ?

Les exercices de sécurité publique ou militaire commencent toujours par une « alerte » lancée par un poste de commandement qui étudie ensuite la qualité de la propagation de l’information et les effets induits. Ce genre d’opération simule des dangers réels ou supposés. Les agents de sécurité ainsi que les administrations concernées mesurent l’efficacité de leurs interventions selon une grille déterminée à l’avance. Cela permet de détecter les failles du système de sécurité et de prendre les mesures appropriées afin d’y remédier. On doit être au top, avec des réactions réflexes, au cas où cela se produirait pour de vrai.

Le public est habitué à ces entrainements dans le domaine des incendies, de crash d’avions, d’accidents industriels ou autres systèmes sanitaires sensibles. Régulièrement, les militaires organisent des « manœuvres », seuls ou impliquant plusieurs pays. Par exemple, actuellement ont lieu d’importantes manœuvres militaires conjointes sino-russes. L’objectif déclaré est la lutte contre le « terrorisme ». Habituellement, dans ces cas-là, les grandes puissances s’espionnent mutuellement pour pouvoir tirer des enseignements sur les capacités conventionnelles des uns et des autres. Elles n’entravent pas les manœuvres.

Cette fois, la récupération de Snowden par la Russie a changé la donne. Cet homme était une pièce maîtresse du système de sécurité des États-Unis fondée sur l’espionnage des informations numériques. Après avoir fait étalage de ses connaissances, l’homme qui connaît tout ou presque sur les dispositifs de cyber-guerre américains participe — sciemment ou inconsciemment — à la déstabilisation de l’équilibre des forces. L’opinion mondiale s’est retournée contre les E.U. Cependant, rares sont les spécialistes qui pensent que cet homme a agi de lui-même, par moralité. Les États-Unis ont protesté vis-à-vis de la Russie, mais ils avaient besoin de montrer que leurs forces ne sont pas diminuées pour autant, et qu’ils restent encore les maîtres du jeu.

Les États-Unis se sont donc invités dans la partie sino-russe en cours, en lançant une opération cyber-guerre, la plus importante, avec une envergure jamais connue à ce jour. Les mesures des paramètres numériques et techniques ne suffisent plus. Ils savent que l’opinion est une arme décisive pour remporter des victoires dans les conflits et guerres modernes. Après l’alerte sur les menaces d’Al-Qaida lancées avec forces médias, les Américains mesurent en ce moment la fiabilité de leur dispositif face à la coalition militaire sino-russe, en pleine manœuvre, d’apparence conventionnelle.

D’ailleurs, la porte-parole du Département d’Etat, Jen Psaki, minimise la menace réelle : « Il ne s’agit pas d’une indication concernant une série de nouvelles menaces, mais plutôt d’une indication de notre engagement à faire preuve de prudence et à prendre les mesures appropriées pour protéger notre personnel, y compris les employés locaux et les visiteurs dans nos missions ». Le seul élément vérifiable : ce sont les évasions spectaculaires de milliers de prisonniers quasi simultanées depuis plusieurs pays aux institutions instables. Il fallait quelque chose de cette dimension pour conditionner l’opinion, rendre crédible la fermeture des ambassades et justifier les alertes médiatiques. Quelle heureuse coïncidence !

Pour le reste, retenons simplement que nous sommes entrés de plains pieds dans la cyber-guerre dominée par les Américains. Nous y participons à notre corps défendant. L’analyse des données sur l’opinion, notre opinion, se fait avec notre accord, avec nos signatures sur des documents que nous ne lisons jamais, sur des réseaux sociaux que nous croyons naïvement sécurisés, protégés et cryptés. Le 10 août — délai déjà fixé —, la menace d’Al-Qaida aura disparu des écrans. Mais, comptez sur les Américains pour exhiber quelques pièces de trophée, question de montrer que la menace était réelle, et qu’heureusement, la NSA veille sur les Américains et les Occidentaux. L’opération sera couronnée par un sondage d’opinion favorable aux Américains qui ont retrouvé la confiance de l’opinion dans leur système si décrié depuis 2 mois. Ainsi, Obama pourra se rendre chez Poutine, hébergeur de Snowden, le 5 septembre, lors du G20, dans un rapport de force médiatique à nouveau équilibré. La menace d’Al-Qaida n’aura été que de courte durée, mais très utile à l’exercice de cyber-guerre.

Ary Yee Chong Tchi Kan


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