Di sak na pou di

Démocratiser l’accès à la fonction enseignante

Témoignages.re / 23 septembre 2009

Lors d’un meeting qui s’est tenu à Maisons-Alfort (région parisienne) le 2 février 2007 dans le cadre de la campagne pour l’élection présidentielle, le candidat Nicolas Sarkozy a déploré que « l’âge d’or » de l’École de la République ait pris fin en mai 1968 ; date à laquelle « tout le système des valeurs de l’école (...) s’est effondré », estimait-il.
Après avoir souligné qu’au cours des dernières décennies, l’école s’est donnée pour mission de « brader les diplômes », qu’elle « ne corrige plus les inégalités (mais) les aggrave », le candidat à l’Élysée a fait observer qu’« au bout de la faillite de l’école, il y a (...) le chômage et l’exclusion ».

Des engagements du candidat Sarkozy…

Afin de poursuivre l’œuvre de Jules Ferry, qui a eu — rappelle-t-il — l’immense mérite de rendre « l’école gratuite, laïque et obligatoire »,
Nicolas Sarkozy a pris l’engagement d’entreprendre, s’il est élu, « une révolution de l’école » et il s’est longuement étendu sur les moyens qu’il comptait mettre rapidement en œuvre pour que l’école puisse de nouveau assurer notamment « la promotion sociale » des enfants issus des milieux défavorisés ainsi que « la démocratisation de la culture ».
Au nombre de ces moyens, figuraient en bonne place la réforme de la formation des enseignants, à laquelle l’essentiel de mon propos sera consacré, le strict respect de leur « liberté pédagogique », l’amélioration de « leurs conditions de travail » et « la revalorisation de leur carrière, dévalorisée depuis un quart de siècle ».

… aux actes du président Sarkozy

Si l’on s’en tient aux trois derniers points sus-mentionnés, on peut affirmer, sans risque d’erreur, qu’après 27 mois passés à l’Élysée, le président de la République a totalement oublié ses promesses de campagne électorale. En effet :

- Il est resté sourd à la vague de protestations suscitées par les sanctions prises par Gilles de Robien et Xavier Darcos contre des enseignants, coupables — aux yeux de ces deux ministres de l’Éducation nationale — de ne pas respecter leurs instructions relatives à la pédagogie.

- Il a approuvé la suppression de 40.700 postes d’enseignants au titre des années 2008, 2009 et 2010, alors que la progression des effectifs se chiffre pour ces années-là respectivement à 14.000, 2.600 et 5.300 élèves.
Ces suppressions de postes sont d’autant plus injustifiées que le rapport relatif à la “Question enseignante”, rédigé en février 2008 par le conseiller d’État Marcel Pochard à la demande du ministre Xavier Darcos, informait l’opinion que « les conditions d’enseignement dans le premier degré en France sont parmi les moins favorisées en Europe ».
La dévalorisation de la carrière des enseignants s’est accentuée au cours des trois dernières années : avec un traitement mensuel net inférieur à
1.200 euros en début de carrière, un professeur des écoles se classe actuellement parmi les enseignants les plus mal payés des pays membres de l’OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économique).

Les avantages considérables du pré-recrutement

L’engagement pris par Nicolas Sarkozy « d’instaurer un système (de recrutement et de formation) comparable à celui des IPES » mérite qu’on s’y arrête.
Pour mesurer l’importance de la promesse faite solennellement par l’actuel locataire de l’Élysée, il me faut au préalable rappeler qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la majorité des candidats à un poste d’enseignement dans le premier degré pouvait bénéficier d’un pré-recrutement, dont les deux principaux paliers se situaient au niveau 3ème et au niveau bac.
Le pré-recruté niveau 3ème accédait à l’École normale d’instituteurs (d’institutrices pour les filles) en qualité d’interne et préparait son baccalauréat aux frais de l’État. Après quoi, toujours hébergé à l’École normale, un pré-salaire lui était servi pendant sa formation professionnelle d’une durée d’un an. Formation d’un excellent niveau, sanctionnée par le Diplôme de fin d’études normales (DFEN), qui lui permettait d’occuper un poste d’instituteur stagiaire et d’être titularisé dès sa réussite aux épreuves pratiques du Certificat d’aptitude pédagogique (CAP).
Un tel pré-recrutement, qui a pris fin en 1975 avec la réforme Haby, a permis aux bons élèves issus des milieux populaires de prendre place dans un ascenseur social dont ils étaient dispensés de payer les charges.
Les pré-recrutés niveau bac, pour leur part, étaient admis à l’École normale en pension complète, tout en bénéficiant d’un salaire et d’une formation professionnelle d’une durée de deux ans, sanctionnée par le DFEN, qui leur ouvrait les portes de l’enseignement du premier degré.
La réforme Jospin de 1989 a mis hélas un terme à ce pré-recrutement.
Quant aux aspirants à un poste de professeur du second degré, ils ont été pré-recrutés de 1957 à 1978 au niveau bac + 1. Leur admission au concours d’entrée dans les Instituts de préparation à l’enseignement secondaire (IPES), intégrés aux universités, leur permettait de percevoir un salaire pour continuer leurs études. Ce salaire, correspondant à 171 % du SMIC, couvrait la totalité des frais engagés pour la préparation du Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré (CAPES), puis de l’agrégation et du doctorat.
Un tel système est évidemment très éloigné de la proposition faite l’an dernier par le ministre Xavier Darcos d’aider les étudiants candidats à l’enseignement en leur confiant un poste d’assistant d’éducation, dont le salaire mensuel ne dépasse par 50 % du SMIC et qui oblige l’étudiant à préparer des examens tout en consacrant la moitié de son temps à surveiller des élèves.
Il est évident que le recrutement dans les IPES a rendu possible une véritable démocratisation des études supérieures et de l’accès à des postes d’enseignants.

Des raisons d’être inquiet

Il est incontestable que l’élévation du niveau de recrutement à bac + 3 en 1989 puis à bac + 5 en 2009 (1) sans pré-recrutement préalable ferme les portes de l’enseignement à la majorité des jeunes issus de milieux modestes ; les familles étant dans l’impossibilité de financer d’aussi longues années d’études supérieures. Cela explique les récentes manifestations de colère des étudiants.
Il est également incontestable que le recours à des vacataires ou à des contractuels sans formation pour couvrir les besoins permet aujourd’hui à l’État de réaliser de substantielles économies.
Il me faut ajouter que la réduction sensible au cours des dernières années du nombre de places mises au concours d’entrée aux Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM) est révélatrice de la volonté de l’actuel gouvernement de diminuer le plus possible les crédits consacrés à la formation tant initiale que continue des enseignants.
On a donc des raisons d’être inquiet pour l’avenir de ces centres de formation qui ont ouvert leurs portes en 1992.

La formation professionnelle sacrifiée

Avant de refermer ce dossier, je veux rappeler qu’à La Réunion, au cours des années 1950 et 1960, l’Éducation nationale a dû créer dans le premier degré des centaines de postes pour faire face à l’explosion des effectifs, consécutive à l’extension à notre île de l’obligation scolaire. Mais elle s’est contentée de donner une formation plus que sommaire, tant à la minorité de recrutés niveau bac qu’à l’immense majorité des recrutés par le biais du Concours de recrutement d’instituteurs remplaçants (CRIR), auquel se présentaient les titulaires du brevet élémentaire (niveau 3ème), un diplôme devenu à cette époque le Brevet de capacité à l’enseignement primaire (BCEP).
En privilégiant aujourd’hui « la formation par compagnonnage », Xavier Darcos a recours à une mesure qui s’apparente à celle qui était en vigueur dans La Réunion post-coloniale. Une mesure qui a freiné la promotion de beaucoup de nos compatriotes.
Devant les dangers qui menacent l’École de la République, il est temps que Nicolas Sarkozy lui donne, comme il s’y est engagé le 2 février 2007, les moyens de remplir sa mission. Il est temps qu’il respecte son engagement de mobiliser tous les moyens pour démocratiser l’accès à la fonction enseignante et « refaire l’école du 21ème siècle (...) avec des enseignants bien formés et correctement payés ».
Il marquera ainsi sa fidélité à la mémoire de Jules Ferry et de Jean Jaurès, auxquels il a rendu hommage dans son discours de Maisons-Alfort.

Eugène Rousse

(1) La réforme prévue en 2009 a dû être repoussée à 2011 en raison de la puissance des manifestations étudiantes et syndicales.


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