Di sak na pou di

Des dénominations injustifiées…

Témoignages.re / 12 août 2010

À la suite du décès du jeune lycéen Aboudou survenu le 30 avril dernier au cours d’une épreuve sportive organisée sur le plateau de La Montagne entre La Possession et La Grande Chaloupe, la presse locale tant parlée qu’écrite a signalé que le drame s’est déroulé sur le “Chemin des Anglais”.
Or, lors des journées du patrimoine de septembre 1993 et de septembre 2007, j’avais souligné que dénommer la première voie terrestre créée entre Saint-Denis et Saint-Paul (*) “Chemin des Anglais” est totalement injustifié. On ne s’explique pas qu’un tel hommage ait pu être rendu aux Anglais lorsque l’on sait qu’en raison de l’hostilité de la population de l’île, l’occupant anglais “renonça à rien y créer…susceptible de marquer son occupation” (9 juillet 1810–6 avril 1815). Le mot est d’Auguste Brunet.
La nouvelle dénomination (“Chemin Crémont”), imposée semble-t-il par le Conseil général et reprise par le “JIR” et “Le Quotidien” respectivement dans leurs éditions du 18 juillet et du 8 août dernier, convient-elle mieux que la précédente ? À cette question, on ne peut répondre que par la négative. Et cela pour les raisons qui suivent.
La nécessité de vaincre l’obstacle du Cap Bernard afin de faciliter les échanges entre l’Ouest et le Nord de l’île remonte à l’époque de la Compagnie des Indes (1664-1764). Le trafic par voie maritime s’effectuant dans des conditions extrêmement périlleuses, des projets de liaison par terre des quartiers Saint-Paul et Saint-Denis furent présentés par les gouverneurs Pierre-Antoine Parat (1710-1715) et Desforges-Boucher (1717-1725). C’est toutefois un projet assez différent de celui de ses prédécesseurs qui fut réalisé par le gouverneur Pierre Benoist-Dumas, administrateur de Bourbon de 1727 à 1735.
La responsabilité du titanesque chantier (pour l’époque) fit l‘objet d’une convention signée le 16 juin 1730 devant le notaire François Morel par le gouverneur Dumas et “les sieurs Pierre Boisson et Abraham Muron”.
En signant cette convention, le gouverneur s’engageait notamment à mettre à la disposition de Boisson et Muron “une équipe de 60 Noirs et 2 Blancs pour conduire et contenir les Noirs ”. Boisson et Muron s’engageaient de leur coté à “faire un chemin praticable et commode de façon qu’un homme à cheval et bêtes de charge puissent passer commodément et sans risque”. Il leur incombait en outre d’entretenir le dit chemin pendant les trois années après la fin des travaux qui furent achevés en 1735.
Quant à Honoré de Crémont, il me faut indiquer qu’il n’est arrivé dans l’île que 3 ans après la rétrocession (le 8 avril 1764) au roi de France Louis XV des îles de France et de Bourbon par la Compagnie des Indes. Si de Crémont a été effectivement ordonnateur, de 1767 à 1778, il n’a pu l’être qu’au nom du Roi. Le présenter comme “ordonnateur de la Compagnie des Indes” ayant réalisé l’exploit de construire “de 1730 à 1732” le chemin dit des Anglais reliant Saint-Paul à Saint-Denis, c’est indiscutablement commettre une double erreur.
Cela précisé, il convient de rappeler que de Crémont — qui a géré pendant 11 années le budget de Bourbon en compagnie de Guillaume de Bellecombe — a été un administrateur remarquable qui a laissé dans la colonie le souvenir d’un bâtisseur infatigable. La ville de Saint-Denis lui a rendu un hommage ô combien mérité en donnant son nom à une de ses rues.
En conclusion de mon bref propos, je dirai que le moment est venu de rendre à César, selon la formule consacrée, ce qui appartient à César et de donner enfin le nom de Pierre Benoist-Dumas au premier chemin ayant permis de franchir l’obstacle de la Montagne.

Eugène Rousse

* Le chemin dénommé “Chemin des Anglais” ne se limite pas à la traversée de la Montagne. Il se poursuit jusqu’à Saint-Paul. Des tronçons sont encore visibles dans la Plaine des Galets.
Sources
1) “L’île Bourbon pendant la Régence” (thèse de doctorat soutenue en Sorbonne par Albert Lougnon, ancien proviseur du lycée Leconte de Lisle)
2) “300 ans de colonisation française à l’île Bourbon”, par Auguste Brunet qui fut député de La Réunion de 1924 à 1940 après avoir été gouverneur général des colonies et sous-secrétaire d’État.
3) Archives de la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles)


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