Di sak na pou di

Du « plaidoyer pour la liberté d’expression » du professeur Oraison à… la chemise du DRH d’Air France

Courrier des lecteurs de Témoignages / 23 octobre 2015

Suite aux incidents qui ont marqué sa conférence du 24 septembre à l’université, le professeur André Oraison a publié une tribune intitulée « Plaidoyer pour la liberté d’expression ».
À sa lecture, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle avec l’affaire du DRH d’Air France sans chemise et escaladant une clôture, dont la photo a circulé en boucle plusieurs jours durant, faisant le tour de la France, de l’Europe et même probablement du monde. Ce fut le grand émoi des « bien-pensants » et autres « donneurs de leçons » et « faiseurs de morale ». Certains, comme le premier ministre, traitant les manifestants de « voyous », ou, comme, une référence en la matière, l’ancien président de la République parlant de « chienlit », rien que ça ! D’autres, allant jusqu’à dire que cette affaire portait préjudice à l’image de « la compagnie nationale », voire de la France elle-même.
Il ne s’agit pas ici d’approuver ce qui s’est passé, au plan des principes comme au plan de l’efficacité qui s’est révélée plus que contre-productive, mais est-ce qu’il y eu une seule larme versée sur ces salariés d’Air France qui, juste un instant avant ces images, se voyaient annoncer 2 900 licenciements !
2900 hommes et femmes, qui ont tout donné pendant des années, consentant même de nombreux sacrifices, pour « la compagnie nationale » portant haut « les couleurs de la France » et qui se voyaient jeter à la rue comme de vieilles chaussettes. Ils ne perdaient pas là, eux, que leur seule chemise ; ils perdaient tout, tout ce qu’ils avaient sur eux et se retrouvaient une main devant une main derrière ! Et avec eux, dans la même galère, leurs familles, leurs enfants. On imagine seulement la violence qui leur était faite là ? Et pas un mot pour eux, sur leur drame ! Tout sur la chemise du DRH !
Oui ! Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle. Car, de quoi parle le professeur Oraison ? De la « liberté d’expression » ? Mais de quelle « liberté d’expression » et pour qui ?
D’abord, il n’est pas juste de traiter ces jeunes de « groupe radical identitaire », voire de « mouvement groupusculaire » : s’ils avaient versé dans le radicalisme, comme il est dit, le professeur aurait au moins perdu sa chemise, ce qui n’est pas le cas. En revanche, cette radicalisation du langage à l’égard des jeunes, cet ostracisme, cette stigmatisation, voire ce mépris fleurent bon la belle époque Debré…
Mais au fond, de quelle « liberté d’expression », voire de quelle liberté tout court, ces jeunes, comme d’autres jeunes, et avec eux, une bonne partie de la population réunionnaise, disposent-ils ? Ils n’ont pas droit à la parole, ils sont majoritairement frappés par le chômage, ils sont largués, exclus, ils ne décident de rien, subissent tout. Et en plus, on les accuse de tout, on les méprise, mais, en revanche, on les utilise, on les manipule, on joue la boule chiffon avec eux au point qu’ils ne savent plus à quel saint se vouer. Et après, on les abandonne comme de vulgaires chaussettes sales. Ce qui se passe depuis ces derniers temps à Saint-Paul est particulièrement révélateur de cette situation.
Alors, liberté d’expression pour qui ?
Pour tout le monde, bien sûr, car il n’est pas question ici de faire une quelconque « préférence » ! Ni un saucissonnage de la liberté. Comme d’autres le font s’agissant de l’égalité, avec ce non-sens qu’est « l’égalité réelle », comme s’il pouvait y avoir l’égalité « irréelle », « factice » de « préférence » ou autre..
Force est de constater, si l’on excepte cet incident du 24 septembre, que le professeur, lui, dispose de cette liberté d’expression. Il en use, et je ne vais pas m’en plaindre, bien au contraire. Il s’est exprimé à l’université depuis 1967. Il s’exprime régulièrement dans la presse, et depuis des années, sur des sujets aussi divers que la question des Chagos, les iles éparses du canal du Mozambique, les séquelles du colonialisme français et britannique dans l’Océan Indien, sur la Constitution, etc, etc. Il tient des conférences, y compris sur ce que d’aucuns appellent « la préférence régionale », voire la « préférence réunionnaise » (Didier Robert). Il faut par ailleurs reconnaitre au professeur Oraison le mérite, en fin des années soixante, à la belle époque des années Debré, celle des trucages électoraux, des bourrages d’urnes, du bâillonnement de l’information par Radio-Debré et télé-Debré, de s’être engagé pour la « libre expression » des Réunionnais aux élections. Il fallait le faire à l’époque.
Cela étant, si, aujourd’hui, il y a lieu de revendiquer une quelconque « liberté d’expression », et avec force, n’est-ce pas pour ces jeunes, tous ces jeunes, ceux-là qui ont perturbé la conférence du professeur Oraison comme tous les autres d’ailleurs ? Car bien souvent, ces jeunes veulent simplement être entendus, écoutés et compris. Pour pouvoir ensuite apporter leur propre contribution à la vie de la société. C’est certes facile de l’énoncer, mais, il faut l’admettre, voilà qui n’est pas chose si simple ni si aisée à mettre en pratique.
Car ce que le professeur appelle « les séquelles du colonialisme français dans l’Océan Indien » a puissamment aidé à distendre les relations entre les personnes, entre les différents groupes, voire entre différentes communautés, aboutissant à de véritables lignes de fractures, voire une sorte d’apartheid en devenir. On l’a bien vu récemment encore avec cette saillie d’un autre professeur de droit qui exerce ses talents de juriste à… la jeunesse et les sports ! Avec les résultats qu’on a connus aux jeux des îles de l’Océan Indien, et ses prolongements avec l’éviction des Comores de l’organisation des prochains jeux.
Par ailleurs, et pour être plus clair, il ne suffit pas au professeur, de se draper dans ses connaissances, ses titres, de se mettre au sommet de l’Olympe-Université et de parler pour que, en bas, et même en bas-là-bas, il soit entendu, et compris.
Je peux attester de cette situation, puisque j’ai assisté à la conférence donnée par le professeur Oraison à Saint-Paul, et j’ai pu là constater et mesurer le monde d’incompréhension qui séparait le conférencier de son auditoire. Peut-être parlaient-ils tous la même langue, le français, mais assurément pas le même langage. Les mots n’avaient pas le même sens, le même contenu pour l’un et les autres. Cette situation est plus que préoccupante et devrait retenir l’attention du professeur comme de tous les « décideurs » ici.
Dans de telles conditions, cela devient un dialogue de sourd assorti de procès d’intention. Je note ici que parler de « groupe radical identitaire » voire de « mouvement groupusculaire » (comme d’autres parlaient à l’époque de « racailles » ici même, bien avant Sarkozy dans les banlieues), relève du procès d’intention. Pire, de la stigmatisation. Et plus pire encore, pour parler un peu créole, du colonialisme bon teint.
Reste le sujet de la conférence, « la préférence régionale », rebaptisée par l’actuel président du conseil régional « préférence réunionnaise » : un thème accrocheur certes, surtout en période électorale, mais, pour parler franc, une arnaque de plus, inventé à Paris, pour mieux enfumer tout le monde et nous éloigner des vrais problèmes. Il faudrait un deuxième article.

Georges-Marie Lépinay
Saint-Paul


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