Di sak na pou di

École supérieure du Professorat et de l’Éducation Une intention louable, mais un projet irréaliste et potentiellement dangereux en l’état Où est le cœur du métier ?

Témoignages.re / 16 mars 2013

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Si le projet d’École supérieure du professorat et de l’éducation (ESPE) semble dans son intitulé apporter une réponse prometteuse à la question de la professionnalisation des futurs enseignants, la lecture de son contenu en l’état actuel des textes affichés sur le site du ministère, déçoit, inquiète et révèle une ambition démesurée qui occulte sous des orientations et missions multiples le cœur même de son intention initiale de garantir une formation de qualité aux candidats au professorat.

Il apparaît en effet que la future ESPE aurait pour vocation non seulement de former les enseignants, mais ses compétences ne connaîtraient aucune limite puisque qu’elle se voit également chargée de la professionnalisation de tous les acteurs appelés à intervenir dans la gestion et l’administration des établissements scolaires et supérieurs ainsi que dans les champs d’activité relevant de la formation des adultes et du travail social sans omettre la prise en charge des Emplois d’Avenir professeur, la préprofessionnalisation au métier d’enseignant dès la licence et enfin la recherche. Et, comble de la confusion, elle aura par ailleurs la mission d’assurer la formation continue de tous les personnels de l’éducation nationale, ce qui engendrera un pilotage bicéphale Rectorat/Université où chacun voudra tirer le meilleur parti sans se soucier de la qualité des formations

S’il a été reproché aux Écoles Normales, puis aux IUFM, dont la mission quasi exclusive consistait à former les enseignants, d’avoir failli à leur mission, il ne faut pas être grand clerc pour prédire l’échec d’un projet conçu dans la précipitation et cousu d’approximations, qui à vouloir trop « embrasser » finira inéluctablement pas mal « étreindre » l’objet princeps qui justifie son existence.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce projet, loin d’apporter une réponse attendue aux besoins de formation au métier d’enseignant , pour reprendre une affirmation du texte ministériel, porte en germe les éléments qui, sinon le condamnent à ne jamais voir le jour, du moins l’expose à ne jamais atteindre son principal objectif. Il s’agit en fait d’une usine à gaz qui conduira encore une fois dans une impasse et reportera aux calendes grecques une réforme dont la nécessité fait l’unanimité.

La multiplicité des missions dévolues à la future ESPE de même que les orientations définissant le programme de formation au professorat révèlent à la fois :

- une organisation tentaculaire qui représente une menace pour les institutions ayant fait leur preuve et dont personne ne se plaint, dans la formation des formateurs d’adultes et des travailleurs sociaux ;

- un risque pour les UFR dont les attributions propres perdront en lisibilité notamment le volet recherche qui justifie la lettre « R » de leur intitulé ;

- une omission surprenante à propos des travaux disponibles qui ont montré que le meilleur modèle de professionnalisation des enseignants reste celui de la « pédagogie du chef d’œuvre » du « compagnonnage », sur le terrain des pratiques effectives véhiculé par l’Éducation Nouvelle depuis 1899.

À vouloir concentrer recherche, formation initiale, formation continue, et, cerise sur le gâteau, formation à l’international dans une seule structure à l’attention d’un ensemble indéfini d’acteurs de l’éducation et de la formation, l’ESPE devient finalement un institut supérieur de formation professionnelle et de recherche qui comme la grenouille de la fable finira par imploser et nous exposer à la énième réforme que nous concoctera le prochain ministère.

Car de nombreuses questions demeurent et étayent le pronostic pessimiste que les orientations actuelles engendrent chez l’observateur un peu averti.

- Comment va-t-elle gérer les flux d’étudiants candidats au MEEF ?

- Comment va-t-elle gérer les recalés du concours à l’issue de la première année ?

- Quel est l’objectif d’une ouverture à l’international ? (certes indispensable pour les futurs professeurs de langues vivantes étrangères)

- Comment va-t-elle préparer au concours dès lors que les textes en l’état n’y font pas allusion ?

- Pourquoi l’ESPE devrait-elle concurrencer d’autres instituts et écoles qui ont fait leurs preuves (IRTS, EMAP…) dans la formation aux métiers de formateurs d’adultes et de travailleurs sociaux.

Au-delà des faiblesses et des incohérences de ce projet, il est peut-être encore temps de ramener un peu de raison et de sagesse dans le débat encore ouvert laisse-t-on entendre en dépit d’un calendrier précis qui annonce l’opérationnalisation de ce qui ne peut l’être en l’état dès la rentrée de septembre 2013.

Quelques propositions

Il apparaît urgent de concevoir une École Supérieure du Professorat et de l’Éducation qui n’accueille que les lauréats du concours d’accès aux métiers de l’enseignement à l’issue de leur première année de Master disciplinaire intégrant une option « métiers de l’enseignement » qui serait dispensée au sein des UFR. La deuxième année essentiellement consacrée à la formation professionnelle en alternance, « réelle » selon les textes, des candidats admis au concours serait fondée sur le modèle du compagnonnage dans le métier auquel se destine le stagiaire et aboutirait à la délivrance du MEEF.

Cette organisation, qui confère à l’ESPE sa véritable mission de former des praticiens de l’éducation, présente l’avantage d’une réponse conforme aux dispositions d’une réforme visant à garantir une réelle compétence professionnelle aux futurs enseignants qui n’ont pas vocation à faire de la recherche, mais à développer une pratique pédagogique dont l’efficacité doit pouvoir se mesurer à sa capacité à contribuer à la résolution des problèmes actuels de l’école. Toute autre orientation ne serait que diversion et entraînerait les enseignants à se détourner de leur vocation première.

Il convient en effet de ne pas confondre la recherche dont la responsabilité incombe aux enseignants chercheurs dans les laboratoires des UFR et la formation professionnelle à la conduite de la classe qui, si elle doit faire appel à l’expérimentation pédagogique, ne prédestine pas pour autant l’enseignant à devenir chercheur, mais surtout praticien doté d’une compétence avérée dans l’exercice de son métier.

Il faut l’intégrer une bonne fois pour toutes : notre système éducatif ne souffre pas d’un déficit de recherches. Une telle affirmation ferait injure à l’INRP (devenu institut Français de l’Éducation), aux IREM, aux nombreux laboratoires de recherches en pédagogie et didactique des UFR. C’est notre école qui souffre de l’abandon d’une formation professionnelle garantissant une véritable compétence aux praticiens enseignants.

Il ne faut pas oublier que la suppression de la formation professionnelle a fait suite au constat certes discutable, mais réel, que les IUFM auraient failli à leur mission de former des praticiens confirmés et que la réforme en cours affiche la prétention de vouloir y remédier.

L’obligation de cohérence relève donc du devoir de ne pas trahir l’esprit de cette réforme en sacrifiant l’essentiel sur l’autel de nos foucades.

L’ESPE qui concentre son intervention sur une année (2nde année de master MEEF) de formation professionnelle aux métiers du professorat, et accessoirement des CPE, en laissant aux UFR la préparation aux concours, l’initiation à la recherche et la formation disciplinaire en première année, se préserve d’une part des difficultés liées à la gestion des recalés du concours à l’issue de la 1ère année et se donne d’autre part l’assurance de pouvoir enfin participer à cette refondation de l’école dont le principal pilier reste la formation des futurs enseignants.

En amont, il peut être envisagé que des modules d’enseignement orientés vers la préprofessionnalisation aux métiers de l’éducation et de la formation soient intégrés aux licences dans les UFR comme c’est actuellement le cas, sous forme de mineures proposées aux L2 notamment dans la filière des Sciences de l’Éducation. Par ailleurs, il n’apparaît pas inconcevable que l’accompagnement des Emplois d’Avenir de Professeur puisse également être assuré par exemple en licence de sciences de l’Éducation qui propose déjà des stages de familiarisation aux métiers de la formation.

Une telle organisation répond finalement à un souci de cohérence et peut être avantageuse sur un plan purement comptable puisqu’elle amalgamera dans un unique master d’une filière donnée un parcours recherche et un parcours « métiers de l’enseignement » dont les cours seront fortement mutualisés mettant ainsi un terme à l’inflation des masters dénoncée avec raison par le ministère, tout en allégeant le coût de l’offre de formation en partie responsable des déficits budgétaires accablant bon nombre d’établissements.

Elle présente également l’avantage de préparer à la recherche classique prédestinant au doctorat et de proposer une option préparation aux métiers de l’enseignement (notamment aux concours) aux étudiants qui se destinent au professorat, donc à une 2ème année à l’ESPE sous réserve bien entendu de réussir le concours. Les recalés pourront toujours poursuivre en deuxième année de master et retenter le concours l’année suivante puisque les titulaires d’un Master n’en sont pas exclus.

Il conviendrait par ailleurs de confier au Service universitaire de formation permanente (SUFP), dont c’est la vocation et dont le savoir-faire n’a jamais été remis en question, la formation continue des personnels de l’éducation nationale et des acteurs de la formation des adultes avec bien évidemment le concours des enseignants chercheurs des UFR et de l’ESPE qui souhaiteraient s’y investir.

Michel Latchoumanin

Professeur de Sciences de l’Éducation

Université de La Réunion


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