Di sak na pou di

EDF : le syndrome de la goyave de France

Témoignages.re / 16 mars 2011

Qu’est-ce qu’on ne dit pas, ici et là, à propos des salariés d’EDF-Séchilienne en conflit depuis ces derniers temps avec leur Direction ?
Voilà des salariés qui « ont la chance » d’avoir un travail — comme si la normalité était de ne pas en avoir —, d’être « grassement payés » et qui osent réclamer davantage ? Jusqu’à être payés « comme des fonctionnaires » ? C’est une lutte contre les (autres) travailleurs, renchérit un autre.
Est-ce à dire que l’objet de la bataille syndicale consisterait à faire la grève pour obtenir des licenciements ou la baisse des salaires ? Autant le dire clairement. Et dire pourquoi ?... et en même temps, soit dit en passant, mettre sa fiche de paie sur la table. Sans oublier les « accessoires », et la feuille d’impôts. Mais cela, ce n’est pas demain la veille !!!
Tout cela, pour mieux masquer les vrais problèmes posés par cette grève.

Le premier problème mis au jour par ce conflit, ce ne sont pas les salaires ; c’est que La Réunion est le seul département de France et de Navarre où la production d’énergie électrique est aux deux tiers privatisée : EDF ne produisant plus que le tiers restant.
Mieux, c’est une seule et unique entreprise privée, la Séchilienne-Sidec, adossée à des fonds de pension américains, qui détient ces deux tiers ! C’est une situation plus qu’avantageuse qui, en douceur, conduit à une situation de monopole privé… Avec l’aide d’EDF qui achète l’électricité plus cher qu’elle le revend : une véritable rente de situation !
Est-ce là vraiment le bon chemin vers le développement endogène, voire « durable » dont on nous rebat les oreilles, y compris depuis les lambris dorés de l’Élysée, et repris en chœur ici ?
Quel territoire — si petit et une île de surcroît — pourrait construire un développement « endogène » et « durable » lorsque la production d’énergie indispensable à une telle ambition se trouve entre les mains extérieures animées par le seul souci du profit et sur lesquelles on ne dispose d’aucun pouvoir ?
On pourra toujours objecter que l’énergie n’est pas le seul domaine où La Réunion est en situation de dépendance, ce qui en fait, ce qu’elle a toujours été, un “comptoir”… Raison de plus pour en parler !

Deuxième problème soulevé par ce conflit, ce sont les salaires.
Les salariés d’EDF - Séchilienne-Sidec ne veulent pas être des fonctionnaires. La question n’est pas là. Ils réclament la mise en application d’une disposition du statut national prévoyant d’« accorder au personnel des sociétés d’électricité des Départements d’Outre-mer des majorations du salaire de base identiques à celles dont bénéficient les fonctionnaires dans ces départements ». C’est tout. Cette disposition datant de 1972, à l’époque de la nationalisation de l’électricité à La Réunion, les salariés seraient même en droit de réclamer un rappel de salaire. Ils ne le font pas.
Mais au-delà, il est un point dont on parle peu, et même pas du tout, et qui éclaire l’attitude de la Direction d’EDF-Séchilienne : ce qu’EDF refuse aux grévistes, elle l’accorde, et depuis 1972, à une partie de son personnel.
Il y a en effet à EDF deux catégories de salariés. Comme au bon vieux temps des colonies où dans « l’administration », il y avait le « cadre général » ou « métropolitain » réservé aux « expatriés » et le « cadre local » ou « indigène ».
Autrement dit, à EDF, il y a en matière de rémunération des salariés un régime séparé. Et mieux, EDF sert à ces cadres « expatriés » bien plus que les 52% que réclament les grévistes.
On a alors du mal à comprendre l’attitude de la Direction d’EDF-Séchilienne : comment peut-elle saisir le Conseil d’État pour savoir si cet article doit ou non s’appliquer à une partie du personnel — local — alors que, dans le même temps, elle l’applique à une autre partie de personnel, réputée « expatriée » ? C’est de la pire hypocrisie.
A moins que la Direction d’EDF-Séchilienne veuille que le Conseil d’État avalise ce « régime séparé » en lui donnant une base juridique.

Certains ne manqueront pas de dire que cette situation n’est pas propre à EDF-Séchilienne, mais qu’elle concerne nombre de grandes entreprises — et parfois même de moyennes — à La Réunion, car, cela est connu, lorsqu’on quitte Paris, Strasbourg, Lyon, ou ailleurs, là-bas, et qu’on vient à La Réunion, on « s’expatrie ».
Mais alors, pourquoi les Réunionnais quittant La Réunion pour la “métropole” ne bénéficieraient-ils pas du statut « d’expatriés » ? Avec les avantages qui en découlent. C’est vrai que dans un sens, c’est une « expatriation », et dans l’autre, ce n’est qu’une « mobilité » !

Georges-Marie Lépinay


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