Di sak na pou di

Faire des histoires ou faire l’Histoire

Témoignages.re / 21 novembre 2011

Journées mémorables à Saint-Leu en l’honneur d’Elie. Label “Ville d’art et d’histoire” pour Saint-Paul et Saint-Denis. On ne s’est jamais autant retourné vers notre passé, et aussi pour le nier ou le travestir.
C’est ainsi qu’un haut responsable fait stopper jeudi dernier une représentation théâtrale, sans dire si c’est à cause de la référence de notre filiation à l’Afrique ou s’il s’offusque du fait qu’un artiste se libère sur scène des oripeaux coloniaux.
Dans un récent courrier des lecteurs, l’un d’entre eux n’est guère tendre envers nos historiens « péi ». Selon lui, « théoriciens du passé » occultant le présent.
Là où il me semble avoir raison, c’est qu’il ne suffit pas de croire que l’évocation du passé aura automatiquement une vertu pédagogique : la preuve !
Ce débat avait déjà été entamé lors de la célébration du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage. La presse de l’époque notait qu’il ne suffit pas de raconter des histoires, mais de permettre aux Réunionnais de s’approprier une conscience historique.
Pourquoi « cette servitude qui court de génération en génération » ? (Jacques Chirac 1998). Pourquoi cette loi du plus fort ? Ce refus de la différence ? Ce racisme renaissant ? Pourquoi ces violences faites aux femmes ? Pourquoi si peu de démocratie locale ?
Il y a plus de 200 ans, Elie, avec d’autres esclaves conscientisés, s’est indigné.
De l’indignation, il est passé à la résistance, et de la résistance à l’action, jusqu’à en mourir. C’est ce cheminement quasi initiatique que nos historiens doivent décoder pour nous et avec nous, comme a su le faire Stéphane Hessel. Ils doivent pour cela sortir de leur tour d’ivoire, et accepter de métisser leurs savoirs avec ceux d’autres disciplines scientifiques, et surtout avec nos savoirs profanes, notre expertise d’usage.
Le 30 mai 1998, lors d’une conférence à Paris, l’historien Guyanais Fred Arthur Govy nous secouait, nous « les morts en sursis… incapables de réagir à l’entreprise de zombification », « les descendants (des esclaves), disait-il, n’ont plus la force de résister, tant ils se croient en sécurité, heureux de leur liberté surveillée, et de leur nationalité octroyée ».
Est-ce que, pour nos dirigeants réunionnais (et nationaux), l’Homme fait l’Histoire ?
N’est-ce pas, pour eux, la Raison personnifiée dans l’élite administrative qui est l’acteur du changement (pensons aux nouveaux premiers ministres grec et italien).
Réapprenons à conjuguer, dès l’école, passé, présent et avenir. C’est un triptyque incontournable :

- le présent et l’avenir sans le passé nous laissent dans un état de dépendance (on connait le refrain : oubliez donc cette tragédie !).

- le renvoi constant au passé pour justifier le « statu quo » et nous faire accepter le présent conduit au fatalisme. C’est le virus du développement avec le retour à la morale.

- l’appel à penser l’avenir (faites des projets !) en occultant le présent et le passé crée des domestiques. C’est la belle histoire de « l’insertion » sous toutes ses formes.
Le « Manifeste pour une pensée créole réunionnaise » publié par le Cercle philosophique vient tout à fait à point, dans ce contexte où de vieux démons semblent ressurgir. Oui, que chaque Réunionnaise et Réunionnais se vive « comme héritier, porteur et relais d’une insularité partagée… par une résistance pacifique et créative ».
Debout ! C’est ensemble que nous allons faire l’Histoire.

Marc Vandewynckele


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