Di sak na pou di

Fontaine et Miranville : historiens ou révisionnistes ?

Témoignages.re / 13 janvier 2010

Certains Réunionnais ont du mal à accepter le passé esclavagiste de La Réunion ainsi que les rappels historiques sur cette période. Ainsi, à partir de 1982, le maire de Saint-Denis organisa la Fête des Letchis chaque 20 décembre pour faire oublier les célébrations de l’abolition de l’esclavage ! D’autres disent : « arèt èk sa ! Ne revenons pas sur un passé douloureux ».
Avec la polémique autour du projet de la MCUR, une autre attitude se développe. Elle s’exprime dans la contribution de deux historiens, MM Fontaine et Miranville. Il s’agit, dans leur cas, d’une tentative de révision de l’Histoire de l’île.

Pour ces deux auteurs, il y a lieu de relativiser la réalité de l’esclavage à La Réunion. Parce que, disent-ils, tous les propriétaires n’étaient pas nécessairement de « gros blancs » dans les deux acceptions du terme créole : c’est-à-dire ne venant pas tous d’Europe tout en n’étant pas à la tête de grandes propriétés et de nombreux esclaves. Ce n’est pas le système esclavagiste dans sa globalité qu’il faudrait prendre en compte, mais le dénuement de certains propriétaires les empêchant d’être esclavagistes à 100% ! Il y a-t-il des degrés dans l’horreur ? Toutes proportions gardées, nous sommes proches du « détail » de Jean-Marie Le Pen sur les chambres à gaz.
MM Miranville et Fontaine contestent la réalité locale du marronnage.
L’histoire des marrons, écrivent-ils, ressorte du « mythe », c’est-à-dire d’une tentative d’amplifier la réalité sinon de la déformer. Ils indiquent qu’en dehors de la dénomination de certains lieux et de la mémoire orale, rien ne précise ce qu’a été le marronnage à La Réunion. Un débat récurrent porte sur les sources historiques : écriture et/ou oralité ? De fait, la conception de MM Fontaine et Miranville est archaïque. Elle a prévalu pendant longtemps et privilégiait la documentation écrite. Elle conduit à une négation de toute autre possibilité de construire l’Histoire notamment par l’oralité.
Chez les Merina de Madagascar, les teiarana (anciennes listes généalogiques), puis les tantara (l’histoire passée) forment un « héritage des oreilles » (lovantsofina) ou une « mémoire de la bouche » (tadidivava), écrit Michel de Certeau, (in “L’écriture de l’histoire”, folio Histoire, Gallimard). C’est cet « héritage des oreilles » ou cette « mémoire de la bouche » que nient Fontaine et Miranville. Se présentant comme « historiens », ils oublient les recommandations d’un illustre confrère, Lucien Febvre : « L’histoire se fait avec des documents écrits, sans doute. Quand il y en a. Mais elle peut se faire, elle doit se faire, sans documents écrits s’il n’en existe point. Avec tout ce que l’ingéniosité de l’historien peut lui permettre d’utiliser pour fabriquer son miel, à défaut des fleurs usuelles. Donc avec des mots, des signes. Des paysages et des tuiles. Des formes de champs et de mauvaises herbes ». (In “Combats pour l’histoire”, Armand Collin).

MM Fontaine et Miranville ont été choisis pour animer à Saint-Paul un débat sur l’identité nationale. Est-ce le fruit du hasard si, après avoir participé à une opération contestée sur le plan idéologique et politique, ils tentent, aujourd’hui, une réécriture de l’Histoire de l’île ? Faut-il s’en réjouir et ne pas condamner ?

Jeanne Morel


Kanalreunion.com