Di sak na pou di

In sèl pèp, in sèl nasyon.

Courrier des lecteurs de Témoignages / 30 mars 2015

« La diaspora indienne a apporté une cohésion à la société », tel est le titre d’un reportage publié par le JIR du 28 février dernier. En fait, ce titre un brin racoleur reproduit les paroles du maire de Saint-André, Jean-Paul Virapoullé, lors du tournage d’un documentaire par des cinéastes indiens venus de Mumbai (Bombay).

Dans le corps de l’article, l’interviewé précise qu’on doit aux hommes et aux femmes venus de l’Inde le développement économique grâce à « la canne Maurice », mise au point à Madras, et une cohésion sociale “fantastique” par la double pratique religieuse, version originale de la laïcité.

On peut se demander si sous l’œil des caméras il ne voulait pas donner une image avantageuse en pensant au public de l’Inde qui regardera ce film sur la « diaspora indienne ». En privilégiant de la sorte une composante, ne donne-t-il pas une version déformée de l’histoire réunionnaise ? Est-ce une méconnaissance, un repli identitaire ou une faute politique ? Ne passe-t-il pas, délibérément ou par facilité, à côté de la complexité de la réalité réunionnaise qui fait justement toute sa richesse ? Sans rien renier des héritages familiaux spécifiques, avoir la chance de vivre à La Réunion n’est-ce pas rencontrer constamment la diversité et avoir le goût de s’en nourrir ?

C’est cette promesse que porte la formule « nout tout nou lé mélanzé », à condition qu’elle soit véritablement pensée et vécue et non pas limitée à un slogan. Cela implique la meilleure connaissance possible de l’histoire de La Réunion, une histoire qui peut paraître courte mais dont les fils ne sont pas toujours faciles à démêler. Par exemple, quand on parle d’engagés, il ne faut pas s’imaginer que ceux-ci sont tous venus de l’Inde. Il en vint aussi du Mozambique, de Chine, de Madagascar, de l’île Rodrigues. À l’inverse, au début du XVIIIe siècle des Indiens ont été vendus comme esclaves. L’histoire du peuple réunionnais ne se laisse pas découper comme une suite d’épisodes séparés.

L’identité est relation, non essence

La connaissance du passé, elle se fait aussi à travers les généalogies familiales qui permettent de retracer les itinéraires, de restituer les divers croisements, d’éclairer la subtilité des maillages cultuels et culturels. Transmission concrète qui illustre les processus permanents d’échanges, spontanés ou négociés. Cela éviterait de tenter de reconstituer l’histoire uniquement à partir d’une identité exclusive proclamée, d’autant plus que « l’identité est une relation, non une essence », précise la philosophe et historienne Mona Ozouf.

Ce qui alerte particulièrement dans cet article et qui s’affiche dans le titre, c’est la référence à la diaspora.

Ce terme d’origine grecque désigne une dispersion ou dissémination démographique. En ce sens, la diaspora accompagne l’histoire de l’humanité faite de déplacements, volontaires ou imposés, vers des destinations plus ou moins lointaines. Ces mouvements sont en soi féconds puisque ces migrations de populations permettent aux cultures dont elles sont porteuses de circuler, de diffuser et de s’épanouir hors du sol originel, comme les graines transportées par le vent. Dans sa réflexion sur l’étroite connexion entre unité et diversité, le philosophe Edgar Morin l’affirme avec force : « Ainsi, c’est le même homo sapiens qui s’est diasporé dans le monde entier en se diversifiant culturellement à l’infini. » (Le paradigme perdu : la nature humaine, 1973)

Mais cette notion de diaspora a un sens un peu flottant. Désigne-t-elle le déplacement en lui-même ou la population déplacée ? Un peu des deux selon les contextes. Et entre le pays de départ et le pays d’arrivée, comment se vivent les appartenances ? Est-on dans la nostalgie des origines ou dans la construction d’un avenir ? Plus que culturelle, la question est alors politique. C’est pourquoi un certain nombre d’Etats ont mis en œuvre une véritable stratégie transformant les diasporas dispersées de par le monde en réseaux qui, sous l’habillage culturel et/ou religieux, peuvent jouer un rôle majeur dans le développement économique du pays source.

Si l’on considère La Réunion, on pourrait dire qu’elle est l’île des diasporas, puisqu’elle a été peuplée par des hommes et des femmes venus de dehors et porteurs de représentations et de pratiques variées. Et surtout parce que nos ancêtres venus « du dehors » sont déjà pour beaucoup des descendants de diasporas puisque, depuis fort longtemps, les êtres humains et leurs cultures circulent au gré des commerces et des conquêtes : des Africains vers l’Inde, des Indiens vers l’Afrique, des Arabes vers l’Afrique et sans compter le déplacement des Européens dans l’océan Indien.

Racines multiples et unité

La grande diversité de nos racines, concentrée sur un espace-temps limité, a produit une réalité originale : un nouveau monde est né sur cette île, un monde fait de plusieurs mondes. C’est pourquoi, dans des contextes politiques et économiques différents – du lieu d’escale à l’isolement de mutins ; de la prise de possession à la colonisation ; esclavage, engagisme, colonie, département et région –, tous et toutes ont apporté leurs contributions par leurs talents et leur travail, leur capacité à résister et lutter.

Les rites, croyances et cultures qu’ils ont pu conserver ont été transformés à la fois en fonction de leurs conditions de vie ici et par proximité et contact avec d’autres cultes et cultures. Symboles de partage, le manger a marié les diverses saveurs d’ailleurs pour produire la cuisine réunionnaise, la langue créole est le résultat du tricotage des mots par les uns aux autres pour se comprendre et dire notre rapport aux mondes communs. La toponymie, la musique et ses instruments, les imaginaires et bien d’autres choses encore constituent les héritages que les hommes et les femmes d’aujourd’hui ont pour responsabilité de préserver et de revisiter dans un souci d’invention constant et… partagé.

C’est cela qui participe à la construction de notre “cohésion”, qui nous fait tenir ensemble. C’est l’appropriation par chacun et chacune de toutes nos histoires, même intuitivement, même implicitement, en assumant leurs ombres et en exaltant leurs avancées. C’est la conscience de la richesse créative des divers échanges, d’où que nous venions, c’est cela qui peut donner à tous le sentiment d’être Réunionnais avec l’envie et l’espoir d’avancer ensemble. A l’opposé, toute tentation de s’adjuger telle ou telle réussite pour soi-même ou pour un quelconque groupe d’appartenance ne peut que creuser les divisions, entretenir les rancœurs, décourager les volontés. La Réunion toute entière ne peut qu’y perdre.

Le moment est tout au contraire au rassemblement de tous pour faire ensemble et cesser de s’éparpiller dans une comptabilité d’apothicaire.

Kaf, Komor, Malbar, Malgas, Sinwa, Yab, Zarab, Zorèy… nout tout nou lé Réyoné é nou fé grandi La Rényon, ansanm.

Brigitte Croisier et Eric Alendroit


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