Di sak na pou di

Kréol noute bien-d-fon

Quelle sentiment de fierté pour la langue créole à La Réunion ?

Daniel Honoré / 6 mai 2014

On a toujours dit que pour qu’une langue vive et se développe, il est nécessaire que trois conditions soient remplies :

1) Un engagement des intellectuels pratiquant cette langue.
2) Une volonté de participation des responsables politiques.
3) Et surtout une pratique populaire consciente et constante.

Pour ma part, j’ai toujours voulu croire que ces conditions devaient être soutenues, à ces trois niveaux, par un sentiment de fierté à l’égard de la dite langue. A mon avis la présence de ce sentiment conditionne la volonté, l’énergie et l’efficacité de la participation de ceux que l’on pourra alors qualifier de militants.

Cela étant dit, que penser des conditions dans lesquelles baigne le créole de La Réunion ? Mais avant de développer ce point, rappelons la situation de diglossie que nous connaissons, avec la présence sur le même territoire de deux langues, le français et le créole, au prestige social et culturel différent et avec une pression de la première dans tous les domaines.

Pour commencer donc, qu’en est-il de ce sentiment de fierté que j’ai évoqué plus haut ? Est-il partagé par toute la population réunionnaise ? Notre langue régionale mérite-t-elle d’en être bénéficiaire ? Cette dernière question m’interpelle si vivement que j’ai envie d’y répondre immédiatement par l’affirmative. En effet, je pense que notre langue maternelle peut être considérée comme le plus important héritage que nous aient légué nos ancêtres. C’est en tout cas leur première création, une création vitale qui a permis le partage, la mise en commun et surtout le futur vivre ensemble dont le peuple réunionnais paraît si fier aujourd’hui et qui fait qu’on le cite souvent en exemple ici et là.

Le créole, à l’instar du métissage sanguin, est le résultat d’un mélange créé par la nécessité et imposé par l’Histoire bien sûr et donc né dans la violence, une violence multiple mais qui sera plus tard ressenti par beaucoup d’entre nous comme fondateur de bienfaits et partant, accepté, revendiqué sans désir de vengeance. Alors que la langue de chaque ethnie (à l’arrivée dans l’île) condamnée à vivre avec les autres ne pouvait pas permettre la communication, ni le partage, alors que cette langue était manifestement une barrière, ou comme j’aime à le dire « in baro také »,« in porte baskilé », le créole a été, lui, dès ses premiers balbutiements « in baro gran rouvèr », une porte ouverte.

Elément déterminant d’un peuple

Peut-on imaginer élément plus déterminant pour la naissance et le développement d’un peuple ? Une langue est la base indispensable pour que des êtres humains se rencontrent, essayent de mettre des choses en commun, éprouvent le besoin de créer ensemble. À l’image du français, qui est vraiment devenu la langue de la France pendant la première guerre mondiale — car il était alors le seul langage permettant à tous les combattants français, de quelque région qu’ils fussent, de se comprendre —, le créole a permis à tous les habitants de l’île de communiquer entre eux et donc de partager une vie solidaire. Actuellement encore, il nous lie, nous Réunionnais utilisateurs d’un héritage linguistique, à nos ancêtres, à nos racines, à nos trésors génétiques.

Oui, il mérite donc d’être l’objet de notre fierté à tous. En sommes-nous conscients les uns et les autres ? Je n’en suis pas sûr car depuis ces dernières décennies, ceux qui osent se réclamer d’essence créole, de la culture et du parler de La Réunion — comme cela se faisait tout naturellement autrefois — sont, me semble-t-il, de moins en moins nombreux.

Aujourd’hui, pour une bonne partie de notre peuple, l’on recherche cette fierté dans la maîtrise d’autres langues, le français en particulier. Le mot « maîtrise » n’est pas toujours à prendre, d’ailleurs, dans son sens plein : bien souvent l’on se laisse aller à parler un français qui n’est pas pleinement respectueux de la règle académique… et cette remarque est valable pour toutes les couches de notre société et même parfois pour ceux-là dont le métier est d’écrire.

Le délaissement qui frappe le créole se voit surtout dans les familles de la classe moyenne et particulièrement dans le domaine de l’enseignement alors que des chercheurs en linguistique n’hésitent pas à affirmer que l’alphabétisation dans une langue vernaculaire est un élément crucial pour l’éducation des enfants et que cette dernière se fait plus facilement que dans une langue non familière à l’enfant. Le professeur de linguistique Derek Bickerton (professeur émérite de l’université d’Hawaï et d’Aix en Provence) soutient que « les expériences montrent que l’enfant alphabétisé dans sa langue maternelle a plus de facilité pour développer sa capacité langagière en même temps qu’une plus grande aptitude à apprendre d’autres langues en général » (traduit de l’anglais).

La barrière de la langue d’enseignement qui n’est pas langue maternelle

Dans le même ordre d’idée, Tove Skutnabb-Kangas, professeure, chercheuse et examinatrice en linguistique, affirme, elle : « l’usage d’une langue d’enseignement dans laquelle l’enfant n’a pas de compétence suffisante est la plus grande barrière opposée à la réussite de l’apprentissage scolaire » (traduit de l’anglais).

On peut donc ne pas comprendre que certains responsables de l’éducation des petits Réunionnais, dont la majorité a la chance d’avoir à sa disposition une langue vernaculaire très vivante, ne sautent pas sur l’occasion d’en faire bénéficier nos enfants. Fiers de notre langue créole, nous aurions, dans notre île, la possibilité de profiter d’un bilinguisme réel, équilibré et, partant, enrichissant.

En tout état de cause, je pense pouvoir dire que le sentiment de fierté du Réunionnais vis-à-vis de sa langue n’est pas ce qu’il y a de plus évident et qu’il mériterait d’être plus conséquent et davantage partagé.

Quel engagement des intellectuels ?

Maintenant, qu’en est-il de l’engagement des intellectuels créolophones ? Je crois que l’on peut accepter l’idée que le nombre d’enseignants, d’écrivains, de journalistes, de comédiens, d’artistes, de militants culturels qui s’engagent dans la lutte pour la valorisation du créole ou tout au moins qui apportent leur sympathie à cette lutte est en légère augmentation depuis quelques années par rapport à la moitié du 20ème siècle. Dans le domaine de l’enseignement, la « loi Haby » (11 juillet 1975) avait déjà ouvert certaines portes par son article 12 qui disait : « un enseignement des langues et des cultures régionales peut être dispensé tout au long de la scolarité ».

Ajoutons que la création de diplômes universitaires concernant le créole (licence, CAPES…) a ouvert la porte à la reconnaissance de notre langue maternelle dans le milieu de ceux qui représentent nos intellectuels. L’ouverture d’un certain nombre de classes primaires et secondaires animées par des professeurs convaincus de l’efficacité d’un enseignement de la langue et de la culture régionales (LCR) et soutenus par des parents d’élèves non moins convaincus, a permis une majoration dans nos établissements scolaires, d’intervenants en faveur du créole.

Bien entendu, je me garderai d’affirmer que le corps enseignant, dans sa totalité, se retrouve sur le même terrain. Car dans ce milieu l’on rencontre aussi des personnalités qui comptent parmi les plus récalcitrantes à la promotion du créole. Donc l’engagement des intellectuels pour notre langue maternelle n’est pas total mais il reste tout de même un des « zarboutan » porteurs d’espoir.

Quid maintenant des élus politiques ? On n’ignorera pas que certains d’entre eux, ces derniers temps, ont fait un pas vers une certaine estime pour le créole. Ce sont ceux qui ont pris conscience qu’user du créole c’est se faire mieux comprendre par une bonne partie de la population réunionnaise.

C’est ainsi que lors des campagnes électorales beaucoup de candidats à tel ou tel poste de responsabilité ont souvent recours, pour leurs discours, à la langue du peuple. Il est à noter quand même que le pourcentage d’élus politiques opposés à la promotion de la langue vernaculaire semble supérieur à celui de leurs collègues gagnés à cette cause. Ces derniers sont à chercher surtout parmi les sympathisants des groupes progressistes.

En ce qui concerne le peuple réunionnais lui-même, un sondage mené à l’initiative de l’Office de la Langue Créole permet d’évaluer à plus de 70% de notre population le nombre de gens qui parlent créole. C’est une proportion très intéressante d’adeptes de notre langue maternelle, plus élevée par exemple que dans le cas des Bretons, des Alsaciens ou encore des Basques. Mais cet aspect des choses peut amener les militants créolistes à estimer que notre langue, vivante comme elle est, n’a aucun souci à se faire sur son avenir.

Pratiquer ne veut pas dire protéger

Cette façon de voir pourrait s’avérer dangereuse. Car, pratiquer une langue en concurrence avec une autre au statut supérieur – ici le français – ne veut pas dire obligatoirement participer à la protection et à la promotion de cette langue. Encore faut-il que les pratiquants de la langue au statut régional soient conscients des dangers qui guettent celle-ci. Encore faut-il aussi qu’existe au sein de la population créolophone une certaine unité d’analyse et de vue.

Or un simple regard, une simple écoute suffisent parfois pour se rendre compte qu’entre la génération ancienne des Réunionnais et la nouvelle génération, un fossé est en train de se creuser en ce qui concerne le parler créole. Cela s’entend sur divers plans.

Dans le domaine lexical par exemple, l’influence du français se fait de plus en plus forte. L’évolution du vocabulaire d’une langue est quelque chose de tout à fait naturel ; mais à La Réunion on constate facilement que cette évolution se résume simplement au remplacement des mots créoles par des mots français sans que ces derniers passent par leur créolisation (aphérèse, prothèse, déformation des mots, apocope, changement de référent…). D’ailleurs le sondage plus haut évoqué, révèle que plus de 70% des Réunionnais estiment que des mots créoles se perdent.

Des mots français remplacent les mots créoles

Voici quelques exemples de mots créoles remplacés trop souvent par des mots français : « baro » est de plus en plus remplacé par « portail » ; « dou » par « sucré » ; « èg » par « acide » ; « karo » par « fer à repasser » ; « karo » par « champ » ; « volay » par « poulet » ; « fig » par « banane » ; « kofor » par « coffre- fort » ; « loprésion » par « asthme » ; « bonbon » par « gâteau » ; « granpèr » par « pépé , papy » ; « granmèr » par « mémé, mamy » ; « tibaba » par « bébé » ; « kaz » par « maison » ; « grénadine » par « fruit de la passion » ; « piédboi » par « arbre » ; « boubou » par « bobo » ; « paké (brèd) » par « botte » ; « boukané » par « viande fumée » ; « la poin pèrsone ? » par « il y a quelqu’un ? » … Cette liste pourrait être dix fois plus longue. Elle s’allonge de jour en jour parce que beaucoup de Réunionnais ont envie maintenant plus qu’auparavant de faire étalage de leur capacité de parler la langue française. Mais si cela continue il adviendra un moment où les mots passés par la créolisation seront en nombre inférieur aux mots français, voire, où le vocabulaire créole n’existera plus… L’on m’opposera que la parade à cette menace peut tenir tout simplement dans l’écriture de ces mots français avec une graphie « créole ». Ce sera possible pour certains mots, pas pour tous ; ainsi écrire « poulet » phonologiquement « poulé » ne lui enlèvera pas sa prononciation, une prononciation évoquant automatiquement l’animal référencé sous le mot « poulet » français ; on peut en dire autant pour le mot « asthme » ; même si on l’écrit « asm », il ne sera pas un mot créole. N’oublions pas que notre langue vernaculaire, même si elle s’écrit de plus en plus à l’heure actuelle, reste une langue attachée à l’oralité. Si elle perd son génie, elle ne sera plus qu’un décalquage simpliste du français : 300 ans d’aventure linguistique seraient ainsi rayés de notre histoire.

Nous sapons nous-mêmes sans en être conscients

Malheureusement, cette invasion lexicale n’est pas la seule menace visant notre langue régionale : depuis quelque temps c’est sa structure, sa syntaxe que l’on sape, que NOUS sapons nous-mêmes sans en être conscients. Citons quelques solécismes, quelques modifications qui nous semblent dommageables pour l’avenir du créole réunionnais :

Introduction des pronoms relatifs « dont » (don) et « lequel » (lékèl) « laquelle »…

( « oila lo boug don moin la parl aou » au lieu de « oila lo boug moin la parl aou »)

(« samèm lo pon si lékèl nou la pasé » au lieu de « samèm lo pon nou la pass desi »)

Disparition du relatif zéro.

(« loto ke li la ashté lé noir » au lieu de « loto li la ashté lé noir »)

Introduction du possessif « de ».

(« sa, in zouzoute de mon ti frèr » au lieu de « sa, in zouzoute mon ti frèr »)

Introduction de la préposition « à » (a).

(« pass liv-là a out voizin » au lieu de « pass liv-là out voizin »)

Disparition de l’article zéro.

(« le (lo) frèr mon dalon lé là » au lieu de « frèr mon dalon lé là »)

Remplacement du marqueur de pluriel traditionnel (« bann ») par « les » (lé), « des » (dé)…

(« lé zanfan i sava lékol » au lieu de « bann zanfan i sava lékol »)

Abandon de certains marqueurs verbaux temporels « té », « té i », « té ki ».

(« li manzé tro » au lieu de « li té i manz tro », « li té manz tro », « li té ki manz tro »)

Abandon du marqueur verbal « i ».

(« nou manz pa tang » au lieu de « nou i (ni) manz pa tang »)

Tendance à la féminisation des mots.

(« ashèt la sonz griz mé pa la vouv tèr-là » au lieu de « ashèt lo sonz gri mé pa lo vouv tèr-là »)

Masculinisation de certains mots traditionnellement féminins.

(« le diabèt ; le tinèl ; le sab ; le bèk ; le mar… » au lieu de « la diabèt ; la tinèl ; la sab ; la bèk ; la mar kafé… » )

Changement du sujet à la 1ère personne du singulier : verbes avoir et être.

(« mi nana in loto » au lieu de « moin nana in loto »)

(« mi lé in bon zanfan » au lieu de « moin lé in bon zanfan »)

Ces modifications, comme je l’ai dit plus haut, me semblent suffisamment inquiétantes pour qu’un appel à la vigilance des militants créolistes et des amoureux de la langue maternelle réunionnaise soit lancé.

Que peut-on faire pour essayer de rassurer quelque peu ces militants et ces amoureux ? Il me semble que les premiers « zarboutan » sur lesquels s’appuyer sont les intellectuels. Parmi eux on peut trouver des gens capables de décrire notre langue, de proposer une mise au point des règles de sa syntaxe, de travailler à une standardisation de son image linguistique en offrant à nos scolaires des grammaires descriptives mais également normatives. Parmi eux on peut aussi trouver des amoureux de l’écriture : il faut éditer des livres en créole et là encore une fois le public visé serait d’abord les scolaires pour que ceux-ci découvrent une littérature qui s’intéresse à eux directement et éveille chez eux l’amour de la lecture. On peut penser aux BD, aux saynètes, aux pièces de théâtre, aux contes et légendes, aux recueils de poèmes, aux romans…

Qui dit édition de livres dit prévision budgétaire et c’est là que nos responsables politiques ont un rôle important à jouer. S’ils veulent apporter leur contribution à la promotion de la langue créole, ils pourraient aider l’édition de livres écrits dans cette langue, les bibliothèques, les médiathèques, les artistes qui travaillent dans ce domaine. Ils pourraient encourager l’écriture du créole en organisant des concours littéraires par exemple, voire des ateliers d’écriture…

Habitudes à changer

En ce qui concerne la population en général dans son environnement, il y a des habitudes à changer peut-être pour qu’elle apporte une participation encore plus importante à la pérennisation de notre langue maternelle. Elle doit comprendre par exemple, que ce n’est pas manquer de respect à un touriste ou un Zorèy installé dans l’île que de s’adresser à lui en créole en toute politesse, avec l’acceptation, à la demande, de répéter ou de traduire les phrases prononcées : c’est au contraire montrer à la personne en question qu’on l’estime suffisamment intelligente pour essayer de comprendre, voire d’apprendre notre langue. Nous ne devons pas nous laisser influencer par la présence ou la proximité d’une personne « kravaté, kostimé, souliété » de la « bonne société » comme l’on dit, ou bien installée dans un bureau, pour, tout de suite, essayer de montrer que l’on sait parler la langue - le français - que l’on imagine être la sienne exclusivement. Non, répondre à une question en français par une réponse en créole sans agressivité, avec le sourire, n’est pas faire preuve d’impolitesse mais d’ouverture vis-à-vis de l’autre, au contraire.

Notre population doit se convaincre que sa langue est belle et mérite qu’elle en soit fière. Oui, toutes les occasions sont bonnes pour parler créole parce que c’est l’affirmation de notre identité réunionnaise. Et que l’on cesse, dans le domaine scolaire, de considérer que le créole est la cause d’une non réussite de nos élèves mais que l’on admette plutôt que l’échec est le résultat de la cassure entre les modèles linguistiques et culturels imposés par l’école et le milieu linguistique et culturel qui est celui de l’élève et de sa famille. Si notre système scolaire veut que nos élèves s’expriment aussi bien en français qu’en créole – et tout le monde le souhaite, n’est-ce pas ? - il faut justement leur apprendre à différencier ces deux langues pour qu’ils ne les confondent pas, ne les « amay » pas et ne fassent pas taxer de « créolismes » les mots et les tournures présentés dans leurs devoirs écrits, par la plume agacée du professeur… Certains enseignants l’ont très bien compris et les résultats de leurs élèves devraient encourager de nombreux autres professeurs et l’administration académique à s’engager dans cette voie.

Pour finir, invitons les médias et particulièrement la télévision à accorder en leur sein une place plus importante à la langue vernaculaire : ils y gagneraient certainement (Quand reverra-t-on l’émission « Karo liv » ?). Il faudrait aussi que leurs animateurs ne se laissent pas toujours aller à la facilité quand ils usent du créole sur les ondes ; qu’ils en respectent le lexique et la syntaxe, qu’ils n’en usent pas uniquement « pou fé ri la boush » ou pour se faire valoir.

Oui, essayons de nous convaincre que le créole est vraiment « noute bien-d-fon » !

 Daniel Honoré  


Kanalreunion.com