Di sak na pou di

L’Académie des Dalons : Un appel à la réflexion

Témoignages.re / 9 mars 2013

La position du groupe PS et d’Huguette Bello relative à l’Académie des Dalons est compréhensible. Elle exprime concrètement le sens de sa préoccupation à l’égard de la situation de la jeunesse réunionnaise. Néanmoins, elle me paraît erronée.

Je ne reviens pas sur les motifs du projet de l’Académie des Dalons. Ni sur ses phases initiales hésitantes. J’entends brièvement rappeler qu’il s’agit d’une expérimentation originale et ambitieuse, fondamentalement au service de l’ensemble de la jeunesse de La Réunion. En dépassant deux années et demie d’implications parfois hasardeuses et de compétences insuffisamment déterminées qui ont fini par s’annuler, en gagnant progressivement en cohérence et en lucidité éducative, l’Académie est maintenant tout à fait sortie de son marasme.

Le projet pédagogique que travaille l’équipe de l’Académie et qu’elle s’apprête à mettre en œuvre considère que sans une intervention éducative structurante, continue et en profondeur, réfléchie et concrétisée avec soin, aucune évolution, ni amélioration n’est à envisager dans le domaine de l’insertion socioprofessionnelle des jeunes adultes en difficulté. Ni même dans le domaine de leur maturation personnelle et sociale. L’équipe élabore son projet pédagogique avec la rigueur indispensable à la concrétisation de ses convictions.

Le traitement du problème de la jeunesse ne peut être résolu uniquement par la création massive d’emplois, plus ou moins précaires et toujours aidés. Cette stratégie est poursuivie depuis des années, surfant sur les vagues successives des mécontentements. Soumise à une sorte de tyrannie désespérée de l’urgence, elle risque toujours de se contenter de n’aborder que les symptômes et les effets des difficultés en cours. Elle ne travaille ni sur la structuration de la personnalité, ni sur la responsabilisation des comportements, ni sur l’achèvement de la maturation adulte... Les conséquences sont à la fois inévitables et invariables : accroissement en boucle de l’assistance, de la dépendance, de la frustration et de la réitération périodique des revendications. La situation sociale et socioéconomique souvent dramatique, telle qu’elle existe de façon latente à La Réunion et telle qu’on semble soudain en prendre conscience, ne s’est pas développée parce qu’on ne faisait rien... Elle existe du fait même des modes d’approche qui ont été mis en œuvre. Les jeunes qui manifestent violemment leur exaspération désespérée proviennent de familles dont on s’occupe depuis trois générations... et dans tous les domaines. Quelque chose doit changer !

Les difficultés et les chances d’insertion résident dans l’histoire des interactions de l’individu et de son milieu

Du point de vue des dispositions et des capacités personnelles, les difficultés comme les chances de l’insertion ne résident pas là où elles se présentent au premier regard, dans la création ou la suppression des dispositifs d’urgence et de leurs financements. Ni seulement sous l’aspect de leur chiffrage quantitatif, ni sous celui de leur technicité. Elles prennent racine à coup sûr en amont, dans l’histoire des interactions de l’individu et de son milieu, tout au long de sa croissance d’enfant et d’adolescent. Une partie de la jeunesse de La Réunion a raté cette étape. Les remédiations ultérieures sont lourdes. L’équipe éducative de l’Académie prend cet enjeu au sérieux. Elle s’attache à une démarche dont la réussite aura des répercussions sur nombre d’autres jeunes. Elle a besoin de soutien.

Bien qu’elle soit souvent présentée sous cet angle simplificateur, l’insertion dans le monde adulte productif n’est en aucun cas la résultante de la mise en relation d’une demande et d’une offre d’emploi, l’objectif d’une simple démarche technique et administrative à accomplir, ou d’un contrat à signer. L’insertion n’existe que comme l’espace global d’un cheminement au cours duquel les personnes en difficulté, même diplômées, reprennent et achèvent leur maturation affective et sociale. Cet espace doit impliquer les conditions antérieures et les itinéraires qui ont produit l’échec, pour en comprendre la dynamique et en modifier l’issue. La prise de conscience de son potentiel personnel, sa mobilisation, son développement, la conscience de ses responsabilités doivent s’inscrire dans les possibilités offertes par l’environnement socioéducatif et postérieurement économique. Faute de quoi, tout est toujours à recommencer. Aucune évolution sociale, aucune réussite professionnelle, aucune croissance personnelle ne sont accessibles. Les Conseillers généraux qui consentiraient à la suspension du projet doivent en saisir les incidences.

Un espace d’expérimentation exceptionnel

L’Académie des Dalons propose, à La Réunion, la seule démarche pédagogique structurante pour post-adolescents et jeunes adultes. Elle agit bien au-delà des simples impératifs de lutte contre la dégradation et pour la survie, apparemment uniques critères considérés en ce moment à propos d’une situation dont le caractère chronique persistant n’échappe pourtant à aucun observateur. L’Académie des Dalons est un espace d’expérimentation exceptionnel pour l’avenir de la jeunesse réunionnaise. Proposant une confrontation formatrice permanente des jeunes volontaires à la dure réalité, c’est la seule démarche qui intègre à la fois : le développement, enfin légitimé à leurs yeux, des compétences techniques et des connaissances indispensables à la réalisation socialement admissible de leurs aspirations dans ce monde, l’exigence comportementale qui construit et nourrit pour la vie leurs systèmes personnels de valeurs, et la conscience de participer activement à une réalité sociale qui donne du sens à leur existence et fera d’eux des citoyens responsables.

Ma conviction est solidement établie selon laquelle la suspension ou plutôt la suppression de ce projet en phase d’aboutissement équivaudrait à reproduire inconsciemment les impasses perpétuelles dans lesquelles on précipite les jeunes, générations après générations, en croyant se tirer d’affaire avec des mesures simplement financières et quantitatives. Ce serait une fois de plus se cantonner dans une vision émotive et tubulaire des problèmes, et toujours à court terme. Ce serait se soumettre à la vaine dictature de l’urgence, légitimer la désespérance immédiate qu’elle entraîne. Ce serait se résigner à ne pas investir dans l’avenir et dans les extrapolations anticipatrices d’une démarche, dont les coûts sociaux et financiers déjà consentis exigent pour le moins qu’on la mène jusqu’au bout et qu’on en recueille les fruits les meilleurs pour toutes et tous.

Tous les Réunionnais intéressés à la substance même du projet seront accueillis avec joie par l’équipe éducative de l’Académie.

Arnold Jaccoud, Psychosociologue

(Les intertitres sont de “Témoignages”)


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