Di sak na pou di

L’accès au pouvoir régional d’une petite bourgeoisie assimilatrice ?

Témoignages.re / 22 juillet 2010

Pourquoi s’interroger encore sur l’accès au pouvoir régional d’une petite bourgeoisie assimilatrice ? Parce qu’il nous semble que tant que nous n’aurons pas compris ce qui s’est passé, nous ne saurons pas contre quoi nous nous battons. Vous aurez compris que le débat tel qu’il est lancé par les médias dominants ne nous intéresse pas, car son cadre est totalement dépassé.

Essayons de donner quelques éléments à partir duquel renouveler le débat :

Renouveler le cadre de nos références. Ainsi, réviser la référence centrale autour de “pour” Michel Debré et “contre” Paul Vergès : c’est ce qui résume depuis des décennies le discours et le programme des gens de droite à La Réunion, c’est aussi ce qui encadre tous leurs programmes. D. Robert déclarait encore dans "Valeurs Actuelles" (nous citons cet interview car il nous semble résumer clairement toute sa non-pensée) que Debré était l’homme qu’il admirait. Ni De Gaulle, ni Mendès France, ni aucune autre figure centrale française du 20ème siècle, mais Debré. Cela signale une insularité exacerbée, une incapacité profonde à aller au-delà de sa petite histoire. Ces années entre 1963 et 1980 sont des années de transformations profondes de notre société où la vieille société féodale s’accroche à ses privilèges, où une classe moyenne émerge, où les petits planteurs sont écrasés…

Pour nous, la deuxième moitié du 20ème siècle doit être analysée à plusieurs niveaux et pour l’instant, nous allons en distinguer deux, l’une, les années de résistance à la campagne d’assimilation de Debré, l’autre, l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand. Mais les deux poursuivent une politique de pacification de la société réunionnaise (pacification au sens des politiques coloniales : effacer toute originalité, soumettre).

- Premier temps : si nous acceptons l’opposition Debré/Vergès, que nous révèle t-elle ? Deux conceptions de la responsabilité : l’une qui pense que l’État doit concentrer tous les pouvoirs et responsabilités, l’autre qui pense que les citoyens sont aussi responsables, qu’être citoyen c’est aussi réfléchir sur ses responsabilités et donc, comme citoyens, s’opposer parfois à l’État (voir l’exemple de ceux qui ont refusé le Régime de Vichy, qui se sont battus contre la torture pendant la guerre d’Algérie, qui ont dit « cet État ne parle pas en mon nom »). Les chefs “Debréistes” locaux appartiennent à la classe des grands propriétaires terriens, à la classe moyenne, à la petite bourgeoisie rurale et urbaine. Ils ont en commun la peur de l’avenir, la peur de voir bouger le statu quo, la peur de l’abandon par la France et de se retrouver alors au milieu de voisins qu’ils craignent et méprisent : Mauriciens, Africains, Malgaches, Indiens…Vergès pour sa part a été un des très rares jeunes Réunionnais à rejoindre les Forces françaises libres. Nous savons qu’aujourd’hui, « on » ne veut plus du passé mais enfin les chefs de la Droite locale n’ont jamais montré un très grand courage quand il s’est agit de défendre la France… Vergès a constamment démontré son souci de l’intérêt général. Pour nous, ce qui distingue les êtres humains, c’est aussi le respect de principes éthiques.

- Mitterrand : l’abandon de la demande d’autonomie encourage la petite bourgeoisie à s’éloigner du peuple et de ses combats. Son discours : « Il faut avancer, ne plus parler de ce qui divise, oublier le passé... » car ne pas oublier serait ne pas oublier d’où elle vient, qui étaient ses grands-parents, les pauvres, les méprisés et les opprimés par la classe dominante "blanche". Plusieurs leaders socialistes locaux émergent.

Certains ont été jeunes giscardiens, militants de mouvements monarchistes…, la majorité vient de cette petite bourgeoisie qui voulait avoir accès au gâteau du néo-colonialisme. Ils ont d’ailleurs rarement tenu un discours cohérent sur ce que signifie être socialiste à La Réunion. Nous pensons que ce fut une erreur d’abandonner cette demande d’autonomie car il n’y avait plus d’objectif vers quoi tendre. Il semblait inévitable que cela débouche sur plus d’assimilation à la France. C’est ce qui s’est passé. On ne sait plus très bien ce que signifie être Réunionnais. Or, seule la pensée d’une autonomie pouvait nous y amener.
Les socialistes réunionnais : sont-ils tous d’accord avec ce qui se fait en leur nom et en silence (sans débat, sans discussion) dans l’alliance Robert/Vergoz ?

Le refus de l’autonomie. Il est temps, vraiment temps de revenir sur ce refus de l’autonomie. Pour eux qui se disent "plus Français" que les autonomistes, leur refus de toute forme d’autonomie est extraordinaire. Le fondement même des Lumières françaises, de la Révolution française, de la République (la chose publique) est l’autonomie : autonomie envers le pouvoir central, envers l’institution, la capacité d’être critique. C’est le signe même de la modernité contre l’Ancien Régime, contre la tradition de refus de la liberté de penser, d’être soumis à un pouvoir tout puissant. Être autonome, c’est devenir adulte. Or, nous avons vécu des années de propagande contre l’autonomie, entendu des déclarations les plus ineptes sur ce concept.

Au-delà du programme d’autonomie du PCR, c’est toute une manière de se penser dans le monde qui est en cause. Les adversaires de l’autonomie, qui se sont fait appelés « départementalistes » alors même qu’ils ne donnaient à ce statut aucun contenu, ont fait croire à toute une société qu’il était dangereux de devenir autonome ! Quand on pense que l’apport des Réunionnais à la Constitution de la France aura été au 20ème siècle deux articles insistant sur ce refus de toute autonomie, on mesure à quel point leur infantilisme est grand. C’est toute leur soumission qui est mise en lumière. Aujourd’hui, alors que le Premier ministre de leur métropole salue le drapeau kanak qui flotte désormais, à côté du drapeau français, sur la Kanakie, La Réunion s’enfonce sous leur mandature dans une régression inquiétante.

Aujourd’hui, c’est même la décentralisation qu’ils refusent. Allez voir le site de la Région, on vous a dit : ce n’est même pas à la hauteur du site d’une grande municipalité. Or, des millions d’euros sont brassés par cette collectivité qui a des compétences très précises et très grandes dans le cadre de la décentralisation. Leur dernière grande décision ? 9 millions d’euros pour le "plan ordinateur portable" ou un ordinateur pour chaque lycéen et collégien ! Peu importe si le lycéen a déjà un portable, si les parents peuvent le lui offrir, la Région lui offrira le second. Super pour les revendeurs (et qui est le revendeur choisi ?) ! Il y a de l’argent à distribuer ! Aux vendeurs d’ordinateurs d’abord, puis aux boîtes de maintenance puisque l’ordinateur est garanti trois ans (et quand on sait que pour avoir son ordinateur réparé, c’est pas facile…). L’objectif : « réduire la fracture numérique ». Comment ? En distribuant des ordinateurs ? Mais encore ? En distribuant des ordinateurs. Écoutez la conférence de presse, c’est ce qu’ils disent et redisent. Sur quelles études de campagne similaires s’appuient-ils ? Comment et par qui seront évalués les résultats de cette campagne ? Mystère. On finance surtout les revendeurs d’ordinateurs. Pendant ce temps-là, là-bas, en « métropole », on nous parle de la présidence de la France au G20. Il y a qui dans le G20 ? L’Inde, le Brésil et la Chine. Opinion de D. Robert là-dessus ? Aucune.

Nous disions donc, même pas la décentralisation. Retour au pouvoir des hauts fonctionnaires envoyés par l’État. Les Réunionnais ne seraient pas capables de penser par eux-mêmes.

Le discours de l’unité : là, nous divergeons un peu de l’équipe MCUR qui, il nous semble, a insisté sur une unité réunionnaise sans en expliciter ses fondations. Sur quoi repose cette unité ? Devons-nous inclure ceux qui ont soutenu la violation des droits civiques, ont applaudi à l’emprisonnement de Réunionnais parce qu’ils étaient autonomistes, qui ont activement fraudé, menti, calomnié ? Pouvons-nous parler d’unité sans prendre le temps de parler directement et clairement de notre passé, de dire clairement ce qu’a été, et qu’est toujours, le racisme anti-Kafre sur cette île, sur ce qu’ont été l’exploitation et la discrimination ? On ne peut pas, il nous semble, parler d’unité sans revenir sur tout cela. On ne peut pas dire que le passé doit être refoulé, qu’il ne faut pas regarder dans le rétroviseur, comme insistait un des DRAC (toujours inénarrables ces DRAC !). C’est se moquer de nous.

Pour nous, l’unité réunionnaise est en danger. Il nous faut regarder les choses de près : une classe assimilée et assimilatrice, dominée par les "petits blancs" est au pouvoir aujourd’hui (si les Malbars, les Sinwa, les Kafres, pensent qu’ils sont acceptés parce qu’ils auraient prêté allégeance, ils se trompent. Qu’ils regardent de près, de très près les gens au pouvoir. Ces derniers ont peur et ont été éduqués à la peur de la différence, de l’Autre, de « l’Africain », de « l’Hindou »… Cette classe assimilée dont l’objectif politique est « toujours plus d’assimilation » ne pouvait qu’être contre la MCUR. L’équipe de la MCUR n’a pas sans doute mesuré à quel point cette classe allait avoir peur, à quel point elle ne voulait pas penser, devenir responsable, prendre des risques. Elle veut profiter, s’amuser, avoir du bon temps, aller à Paris en métropole et acheter des choses dans tous ces magasins dont elle entendait parler et dont elle rêvait. Elle veut faire des fêtes, voter pour Miss Réunion, aller à Sakifo, aller au théâtre, parfois elle défend mollement le Créole. Elle ne veut plus entendre parler des pauvres, du peuple, ils lui gâchent la fête. Il y a des travailleurs sociaux, la police, la prison pour ces gens-là. Alors pas un mot sur les propositions de loi privant les familles des aides sociales, sur la réforme des retraites, sur l’alignement total des vacances sur les dates de "métropole" pour satisfaire les fonctionnaires "zoreys"… Dans leur métropole chérie pourtant, de tels sujets sont débattus. On entend des juristes, des travailleurs sociaux, des syndicalistes, des partis, des chercheurs… Ici, rien. Dans ce cas, comment s’étonner que les jeunes Réunionnais qui développent talents et compétences ne veuillent pas revenir travailler et vivre dans notre pays ?

Si l’île n’est plus qu’un lieu de vacances, de rencontres familiales et de loisir, comment imaginer une unité ? L’unité pour nous, ce n’est pas la fonte des différences dans un même, mais le souci d’un bien commun. Ce bien commun, c’est notre île, son histoire, sa culture, ses langues, ses musiques, ses rituels.

Où est passé le bien commun ?
Sans ce souci du bien commun, comment parler d’unité réunionnaise ?
Misère de la nouvelle politique culturelle Robert/Vergoz : symptômes.

Nous avons appris que Patrick Pongérard a été remercié de Stella Matutina. La seule personne capable ! La seule ayant des compétences et de l’expérience ! La seule ayant écrit un document scientifique muséographique avant même celui de la MCUR. En ne renouvelant pas le contrat de Pongérard, Robert/Vergoz indiquent clairement ce que sera la politique muséale du Conseil régional. On aimerait entendre celles et ceux qui rejoignent — sans doute sincèrement — cette institution sur cette décision. Tant que des Réunionnais accepteront qu’on traite ainsi d’autres Réunionnais qui ont démontré leur compétence et leur engagement, qu’ils ne viennent pas nous parler de leur engagement pour la culture réunionnaise.

Collectif La Fournaise


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