Di sak na pou di

L’Arménie au cœur

Courrier des lecteurs de Témoignages / 10 mars 2015

Du film The Cut De Fathi Akin jusqu’à Sayat Nova de Serguei Paradjanov

Nous célébrons le tristement centième anniversaire d’une des horreurs majeures du XXe siècle ; une horreur qui résonne profondément avec ce que nous vivons au présent : le Génocide arménien de mars 1915. Il anticipait ce qui allait suivre : de l’arménien au juif et au tzigane, il n’y a qu’un pas. Il était précédé par ces innombrables massacres fanatiques qui scandent l’histoire de l’occident dit civilisé : la croisade contre les Albigeois et l’extermination des Cathares – à Byzance des bogomiles, l’inquisition et ses buchers, les plantations coloniales, la terreur républicaine française puis russe… (Ils égorgeaient comme le fait Daesh avec la guillotine au nom de la vérité révolutionnaire.. !). Les bourreaux ont fait école : au Cambodge, au Rwanda et ailleurs.

Les grands mystiques de l’Islam ont été aussi crucifiés : ce fut le cas du sublime Attar auteur de la Conférence des oiseaux, proche dans ses confessions de la figure christique qu’il évoque. Il mourut en martyr cloué sur une porte..

Qu’un jeune cinéaste allemand d’origine turque, Fatih Akin s’empare du génocide arménien marque une étape majeure : son film The Cut sorti en 2014 est bouleversant a plus d’un titre : il s’ouvre en mars 1915 à Mardin dans une paisible bourgade d’Anatolie et évoque la vie heureuse d’une famille arménienne Nazaret Margoosian est forgeron et père de deux jumelles. Mais l’horreur éclate bientôt : celle du génocide perpétré par le pouvoir Ottoman allié à l’Allemagne dans la première guerre mondiale. Comme le rappelle le commentaire initial, ce fut une sorte de diversion raciste et populiste d’autorités nationalistes désignant à leur opinion publique un ennemi intérieur à éliminer. Les Arméniens mais aussi d’autres minorités comme la communauté syro-araméenne. J’ai effectué, il y a douze ans un pèlerinage au Sinaï en compagnie du père Jacoubi, prêtre de cette église toujours très vivante. Il évoquait avec émotion comment toute sa famille qui vivait près de la frontière syrienne avait été atrocement exterminée alors. Les scènes du massacre par égorgement des hommes déportés dans le désert et celle des camps de réfugiés ou femmes et enfants meurent de faim, résonnent avec notre présent : Qu’avons donc nous faits – ou n’avons pas faits – pour être toujours témoin de la même atroce barbarie ?

Le génocide de 1915 ne fut pas motivé pourtant par des raisons religieuses : ceux qui le décidèrent appartenaient à l’élite stambouliote des jeunes turcs laïcs issus du parti kémaliste. Certains appartenaient même à la branche turque d’une franc maçonnerie alors en plein essor. Une contradiction de plus à méditer.

Compassion et pardon

Fatih Akin, dans l’itinéraire de ce père muet, qui arrive à survivre, délivre un message de compassion et d’espoir : Nazaret est sauvé par son bourreau – libéré de prison pour égorger et qui a honte de ce rôle imposé. Il sauve Nazaret devenu muet et lui demande son pardon. Bédouins et commerçants musulmans recueillent et sauvent Nazaret l’Arménien. Quand il retrouve les traces de ses filles dans un orphelinat du Liban : un message s’affiche : – Demandez et il vous sera donné. Pourtant Nazaret, malgré son prénom n’est pas un pratiquant. Est-il croyant ? Autrement sans nul doute. Considéré comme un sale juif par des brutes américaines racistes et blanches qui l’assomment et le laissent pour mort, il retrouve l’une de ses jumelles. Happy End de cette road movie transocéanique d’Alep et de Beyrouth à Cuba et Minneapolis, vers la lumière du cœur aimant, au-delà de toutes les adversités.

L’Aménie éternelle

J’ai eu depuis toujours l’Arménie au cœur. Enfant puis adolescent à Lyon, nous aimions le quartier arabe de la Guillotière et son grand souk : le magasin Bahadourian ou on trouvait touts ce qui vient d’orient et de la Méditerranée. Son patriarche, philanthrope, qui construit la basilique toute proche, a été reconnu, décoré et son magasin a été classé monument historique.

Plus tard j’ai découvert l’art et la spiritualité arménienne : Grégoire de Narek l’un de ses grands Saints (autour de l’an mille) est aussi un immense poète qui a laissé un livre de prières en quatre-vingt-douze odes, comparable au Grand canon de Saint André de Crète. J’assistais à la liturgie célébrée dans la basilique lyonnaise à l’invitation d’un prêtre rencontré aussi lors d’un colloque orthodoxe. Elle est belle et comme l’est aussi la liturgie araméenne. Les chants et les longues mélopées orientales diatoniques des sept modes, sont harmonisés et accompagnés de l’orgue. La paroisse est accueillante, hospitalière et permet la Communion Eucharistique.

A la Réunion j’eus le bonheur de rencontrer Arthur et son épouse, qui tenaient le restaurant achalandé Le cabanon sur le front de mer de Saint Pierre dont je fus un pilier. Nous avons échangé sur la musique et les grandes voix arméniennes d’Aznavour à Lize Sarian.

Sayat Nova

Mais comment ne pas évoquer surtout le cinéaste majeur de l’Arménie, Serguei Paradjanov (Sarkis Paradjanian), décédé en 1990. Il a pu réaliser, comme Andreï Tarkovski, des films à contre courant en pleine époque soviétique. Les chevaux de feu, et surtout Sayat Nova (couleur de la Grenade – un film consacré la figure de l’un des grands bardes de l’Arménie au XVIIIeme siècle, poète errant, en quête de Dieu et de la beauté. Le film de Paradjanov est sans dialogue, repose sur la succession onirique de tableaux avec au centre, la grande procession liturgique sortant de la basilique d’Etchaniazin – le sanctuaire premier de l’Arménie.

Paradjanov, esthète, homosexuel, fut incarcéré cinq ans par le pouvoir soviétique. Un comité se créa en France pour sa libération et son accueil en France, ce à quoi il aspirait et qui finit par aboutir. Malade, il choisit de terminer ses jours en Erevan.

Une magnifique exposition lui a été consacrée en 2002 par le musée de l’école des beaux Beaux arts à Paris, qui reprenait en particulier ses œuvres plastiques et ses étonnants collages.

La voix de mes soupirs
Le gémissement de mon cœur
Le cri de mes lamentations
Vers Toi je les élève en offrande,
À Toi qui vois les secrets

Grégoire de Narek (Editions du cerf traduction d’Isaac Kechichian)
Les éditions Montparnasse proposent un coffret des films de S. Paradjanov

Jean-François Reverzy


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