Di sak na pou di

L’expression de ces jeunes est empêchée

Témoignages.re / 28 février 2013

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Ne pouvant s’exprimer par des voies légales, si ce n’est pas des voies acceptables, parmi tous ces jeunes en colère, certains se laissent aller à des exactions dont les journalistes commentateurs disent bien qu’ils s’en prennent aux lieux qui leur sont familiers, à la Rivière des Galets et ailleurs, «  comme pour se tirer une balle dans le pied  ». (Jacky Grondin, sur Radio Festival)

En les voyant s’organiser pour déjouer les forces de l’ordre, ces jeunes se sentent exister vraiment en n’envisageant pas d’être « pris », car ils n’anticipent pas le caractère illégal de leurs actes, commis sous l’effet de l’excitation du groupe. C’est la révolte, et en tant que telle, elle est un moindre coût pour exprimer leur désespoir. En effet, la société pourrait payer beaucoup plus cher d’autres actes plus violents, aux conséquences plus dramatiques. C’est bien le désespoir qui est à l’œuvre dans cette révolte.

 

« Créer un dialogue »

Une interprétation immédiate de cette révolte serait que l’expression de ces jeunes est empêchée ou «  barrée  », (selon l’expression de Laurent Médéa). Entreprendre ces barrages, au lieu d’entreprendre une activité utile, témoigne de l’énergie dont dispose tous ces jeunes en colère. Vouloir effectuer un diagnostic plus approfondi de cette révolte, nécessite de les aider à prendre un recul salutaire en les questionnant eux-mêmes, afin de créer un dialogue propice à envisager des alternatives à cette situation bloquée.

Quelques hypothèses pour gagner du temps : la scolarité interrompue car dépourvue de sens, le marché du travail interdit, mais aussi un environnement local, familial et psychologique qui ne pourvoit pas aux besoins d’expression de ces jeunes. Il est facile de leur dire que « l’expression ça s’apprend » :

- dans la forme,

- dans le contenu,

- par l’expérience et donc dans la durée.

Toutefois, ces jeunes s’expriment symboliquement en retournant la situation qu’ils vivent et en la faisant vivre aux autres.

L’insertion future des emplois d’avenir

Pour quitter la posture d’indifférence d’une génération qui les a implicitement mis à part, nous leur devons de nous positionner sur le terrain avec courage. Aussi, voici quelques propositions concrètes et axes de travail qui nous paraissent possibles à mener dès à présent. Nous nous situons en dehors des mesures d’urgence qui doivent être mises en place pour faire descendre la température et faire supporter le remède. Il faut d’abord faire baisser la fièvre émotionnelle. Les emplois d’avenir nous apparaissent comme de vraies solutions car ces emplois comprennent pour l’employeur l’obligation de prévoir la qualification du jeune en vue d’un emploi durable cette fois ci.

Afin d’optimiser l’insertion future au moyen de ces emplois d’avenir, il serait souhaitable d’associer un travail psychosociologique impliquant ces jeunes dont nous voudrions suggérer quelques orientations.

« Fier d’être Réunionnais »

Essayons de contribuer à inventer ici à La Réunion une culture qui réunit, malgré les conflits inévitables, une culture qui rassemble malgré toutes les différences, une culture qui fasse qu’on soit fier d’être Réunionnais quelque soit son origine sociale ou ethnique.

Ce manque de fierté peut se voir comme le besoin de développer son estime de soi. Dans le cadre d’un programme de « prévention des violences faites aux femmes » recueillant l’expression de jeunes au sein de collèges et de lycées de l’Ouest l’analyse des attitudes profondes de ces jeunes nous a montré que très tôt leurs représentations figées concernant les femmes entraînaient par la suite des postures sexistes qui génèrent à leur tour des complexes relationnels entre hommes et femmes qui s’avèreront tôt ou tard préjudiciables à la bonne insertion de ces jeunes.

Des visites d’entreprise

D’autres expérimentations et généralisations pourraient être entreprises. Par exemple la rencontre de ces mêmes jeunes avec des chefs d’entreprises. Ces derniers évoqueraient le contexte de l’entreprise, comment devient-on « patron » ? Les responsabilités que l’on prend en devenant son propre chef et les joies qu’on en retire et qui justifie qu’on continue à l’être, mais aussi ce que l’on attend de son équipe, de ses collaborateurs et comment on s’y prend pour les valoriser ? Pourquoi ne pas imaginer des visites d’entreprises du quartier où les jeunes n’ont jamais mis les pieds ?

D’autres personnes de la société civile rencontreraient ces jeunes sur le terrain pour communiquer avec eux et cela serait vraiment un début pour l’insertion de ces jeunes au sein du marché du travail. Lorsque l’espoir d’une vie meilleure s’érode, lorsque l’avenir s’assombrit et que l’imagination est synonyme de morosité, que reste-t-il ?

« Accompagner les collectivités »

Avec leurs moyens d’expression, les jeunes revendiquent une prise en charge précise, notamment par un accès sécurisé aux emplois aidés. Sont ainsi placés en première ligne les gestionnaires de ces dispositifs, les collectivités locales. Une réponse dans la durée doit aussi être envisagée permettant de dépasser collectivement la gestion ponctuelle et dans l’urgence de ce type de situation, désormais prévisible.

Les jeunes pas plus que les collectivités ne doivent plus être stigmatisés. Il faut donc accompagner les collectivités aujourd’hui désignées, en vue de rétablir les liens et offrir enfin un langage commun entre les acteurs impliqués, afin de les aider à mieux comprendre les enjeux et comment parvenir à leur formulation qui les rendra acceptable par tous : y a-t-il quelqu’un ici qui veut interdire l’emploi à ces propres enfants ?

« La liberté comme l’expression s’apprennent »

Un diagnostic participatif, engagé selon les principes de la recherche-action, permettra d’atteindre ces objectifs.

Il convient évidemment de considérer combien la liberté d’expression des jeunes est tout simplement un droit et que ce qui s’exprime est l’expression d’un besoin. Grâce à leur implication dans le processus de la recherche-action, gageons que ces jeunes comprendront par eux-mêmes que la liberté comme l’expression s’apprennent et se développent dans le cadre des relations avec les autres. Ces mêmes relations qui les amèneront vers une activité qu’ils auront à transformer en emploi. Et que c’est ce diagnostic qui leur servira de lieu d’apprentissage et de découverte des mises en lien qui mènent à l’insertion par la formation aujourd’hui et demain au sein d’un emploi durable. Ce processus d’insertion sera à sécuriser pour permettre une posture de confiance des jeunes.

« Bouleverser nos attitudes »

Tous les Réunionnais ont sous leurs yeux les activités qui rendront belle et désirable leur Ile. Qui veut empêcher ces activités de se réaliser ? N’y a-t-il pas un tourisme à développer, n’y-a-t-il pas de l’eau à économiser en évitant qu’elle se perde à la source ? N’y a-t-il pas de l’énergie durable à générer, à capter, à conserver afin de vivre en autosuffisance sur notre Ile ? N’y a-t-il pas des jeunes enfants nécessitant auprès d’eux la présence d’adultes bienveillants pour leur dire combien l’école de la République est un bienfait et une chance pour tous ?

La génération qui les précède n’ayant pas identifié ses propres mécanismes d’exclusion, il est temps d’en prendre conscience et de bouleverser nos attitudes pour engager la réflexion permettant l’impulsion, la conduite et aussi, le financement. A propos de financement avons-nous les moyens de payer une flambée de violence tous les ans à La Réunion ? Avec la venue par avion de 70 gendarmes de l’hémisphère Nord pour calmer les ardeurs d’une jeunesse du Sud ?

Comment se fait-il que ce jour là l’Etat dispose de moyens circonstanciés ? Cet argent dépensé ne correspond-il pas à rémunérer 6 emplois d’avenir sur deux ou trois ans ? Or cet Etat, c’est nous ! Et les jeunes, c’est l’Etat aussi !

Frédéric Paulus, Marc Poumadere, Myrose Hoarau, Bruno Gavarri, Jean-Marie de Sigoyer, Evelyne Grasperge,

Saint-Denis


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