Di sak na pou di

La Fête du trône

Témoignages.re / 2 septembre 2009

Si vous avez vu récemment à la télévision les images grandioses de la Fête du trône, marquant la célébration du 10ème anniversaire du règne de Mohamed VI, roi du Maroc, vous avez été sans doute impressionnés par tout le faste déployé et vous vous êtes cru soudain revenus plus de trois siècles en arrière lorsque la dynastie des Alaouites prenait le pouvoir. Selon toute apparence, rien n’a changé : le même rite, la même cérémonie d’allégeance après la prière d’Al Asr au palais royal de Tétouan, en présence d’un parterre de personnalités civiles et religieuses en djellabas blanches, impeccablement alignées en rangs serrés, se prosternant par vagues successives devant leur souverain, Commandeur des croyants (Amir-Ul-Mulmein), monté, lui, sur un bel étalon pur sang arabe de couleur noire.
En cette journée du 30 juillet 2009, le contraste a dû vous paraître encore plus saisissant entre le jeune monarque richissime et son peuple dont plus de la moitié vit en dessous du seuil de pauvreté. Dans ce pays présenté de tous côtés comme moderne et à l’avant-garde du progrès, tant vanté par les chefs d’État que par les touristes, mais qui, dans sa majeure partie, est encore largement sous-développé, où le revenu par habitant est le plus faible du Maghreb derrière l’Algérie et la Tunisie, où le service de la santé, comme celui de l’éducation souffrent d’insuffisances chroniques, où, pour prendre un seul exemple : un enfant sur deux, surtout parmi les filles, ne va pas régulièrement à l’école ou n’y va pas du tout, où le régime, enfin, baptisé officiellement « monarchie constitutionnelle », n’est en réalité qu’une monarchie autoritaire, pour ne pas dire absolue — le roi gouvernant seul entouré de quelques conseillers choisis par lui, nommant lui-même le Premier ministre, formant lui-même le gouvernement, sans la participation réelle du Parlement réduit à une chambre d’enregistrement. Le plus surprenant, c’est la popularité extraordinaire dont jouit “Sa Majesté le Roi” : 92% de la population, selon le récent sondage réalisé à cette occasion et qui a été néanmoins interdit par le pouvoir.
« Un tel gouvernement, aurait dit le philosophe Alain, il y a un peu plus d’un siècle, est à vrai dire impossible. Pour que les hommes qui le subissent en soient débarrassés, il suffit qu’ils le veuillent ; car, étant le nombre, ils sont la force. Oui, cela est étrange, mais c’est ainsi, aucun despote ne gouverne par la force (1). Mais il y a une condition de l’existence du despotisme, qui peut le faire durer indéfiniment si elle est remplie, c’est la confiance. Si le peuple croit que le roi est fait pour gouverner, que le roi agit toujours bien, et pense toujours bien, le roi règnera indéfiniment. Le roi ne pourrait régner sur les corps par la force ; mais il règne sur les âmes par le respect qu’il inspire ; et c’est de là que vient son autorité ». (…) Et sans doute il arrive rarement qu’un peuple ait entièrement et toujours la foi. Aussi, les meilleures monarchies se maintiennent, plutôt qu’elles ne durent, à force d’adresse, et à la condition d’entretenir la confiance du peuple par des subterfuges, tels que remises d’impôt, réformes illusoires, exécutions retentissantes. Mais ce n’est toujours que dans la mesure où le peuple a confiance que la Monarchie dure. Tout despotisme repose donc non point sur des gardes et sur des forteresses, mais sur un certain état d’esprit. La vraie garde du despote, ce sont les âmes serviles sur lesquelles il règne ».
A voir tous les abus, toutes les cruautés, toutes les horreurs commises en permanence par le pouvoir, nous pourrions dire à la suite d’Alain : « aucun despote ne gouverne seulement par la force… ».

Georges Benne


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