Di sak na pou di

La fin de l’hégémonie freudienne

Témoignages.re / 25 mai 2010

Dans la vie des idées, on évoque l’hégémonie lorsqu’une idée occupe notre esprit au détriment d’une autre qui pourrait prendre place et s’activer en réflexion, imagination, proposition, créativité, rêve, action… Ainsi dans le paysage intellectuel français, dans une moindre mesure en pays anglophones, la philosophie freudienne a donné à la fois naissance à une pratique thérapeutique par la psychanalyse ou la psychothérapie et une doctrine philosophique complexe assurément hégémonique visant à donner un sens à l’existence même de l’être humain. Or cette doctrine largement répandue sur notre planète se voit remise en cause par un ouvrage intitulé Le crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne”, en 600 pages ! Son auteur : le philosophe Michel Onfray. Deviendrait-il le don Quichotte des temps modernes ? Le philosophe rebelle attaquerait-il de nouveaux moulins à vent ?

Il serait plus réaliste de dire qu’il tente l’abordage d’un bastion. Ou une citadelle à l’intérieure de laquelle il est possible de compter d’honnêtes intellectuels en quête d’une intelligibilité humaine et d’un sens profond aux malaises et contradictions de notre temps : la sexualité culpabilisée, l’exacerbation des égoïsmes, la cupidité, l’indifférence à la souffrance des faibles, les maladies mentales, les échecs psychologiques répétés, la guerre… et toutes les maladies à traduction somatique que la médecine officielle qualifie de fonctionnelles pour ne pas dire existentielles ?

La critique du philosophe s’en prend au père de la psychanalyse qu’il situe dans le clan des philosophes et non des scientifiques contrairement à Freud qui dans la septième (et dernière) “Nouvelles conférences sur la psychanalyse” associe son œuvre à des noms tels que : Kepler, Newton, Lavoisier, Darwin, Pierre Curie, « et si vous remontez plus haut » dit-il, « jusqu’à Archimède, Aristarque de Samos (250 env. av. J.-C.), le précurseur de Copernic… ». La critique de Michel Onfray visant à décrire un Freud avide de reconnaissance est sans doute fondée mais cela peut-il interférer sur la pertinence de ses apports ? Assurément oui. Si vous voulez convaincre vos pairs, ne faut-il pas leur donner la possibilité de vous critiquer et de réfuter vos conclusions en faisant preuve d’humilité ? Or l’apport de la psychanalyse ne peut s’évaluer et se vérifier que sur des patients qui auraient pu être impliqués en faisant l’objet de recherche scientifique dans la mesure où ils auraient été associés à des protocoles d’évaluation établis en amont de leur thérapie. Cela Sigmund Freud n’en voulait pas. Ses raisons : le secret médical et l’anonymat dans la présentation des études de cas ainsi que le caractère “fuyant” de l’approche de l’inconscient névrosé abordable uniquement par les psychanalystes… de son école !
C’est ainsi que Freud avec ses critères de scientificité et ses cinq études cliniques qui prennent chacune entre 80 et 100 pages a réussi à entraîner une armée disciplinée d’émules soucieux de se conformer aux mises en garde de protection et de sauvegarde de sa doctrine et de sa pratique. Il y eut certes des contestataires et quelques dissidences, qui donnèrent naissance à des écoles parallèles, dans l’isolement les unes des autres, sans qu’une possibilité de véritables débats puisse tenter de réunir les options, les hypothèses ou les présupposés.

Il n’est pas ici le lieu d’énumérer tous les points qui posent vraiment question dans la doctrine livrée par Freud et ses suiveurs. Notons tout de même :
1) La généralisation de la dimension sexuelle à toutes les composantes de la vie.
2) L’attachement vital de l’enfant à sa mère est assimilé à une déviance oedipienne qui devient un complexe universel. Dans un contexte culturel où l’enfant n’est pas éduqué à se séparer de ses parents, il peut en effet subir les projections pathogènes de ses éducateurs entravant ainsi son autonomie sexuelle et affective.
3) La dualité pulsion de vie – pulsion de mort est indéfendable face à la communauté des chercheurs en biologie. Le pessimisme de Freud se serait plaqué sur l’inconscient et sa pulsion de mort sans distinguer la part de ce qui pourrait demeurer sain et de ce qui pourrait effectivement être névrosé au sein d’un même inconscient. Cette distinction n’aura pas été perçue. De nos jours, le questionnement fondamental sur le psychisme suggère de différencier l’inconscient personnel influencé par l’histoire de la personne et l’inconscient biologique qui garderait sa logique (saine !) évolutionniste et adaptative.
4) Le rêve qui repose sur des bases initialement saines n’est perçu que par le prisme de la sexualité avec l’incontournable déformation freudienne d’en rechercher systématiquement le sens à connotation sexuelle.
5) Enfin, mais la liste n’est pas exhaustive, le conservatisme de Freud qui pensait qu’il existait deux métiers impossibles : le métier de parent et celui d’homme politique. Il en oublierait presque un autre, le métier de psychanalyste ?

Que dire enfin de l’interférence entre la psychologie intime de Freud et son influence (donc subjective) dans la formalisation de SA théorie. L’enseignement reçu dans les hauts lieux académiques sur le père de la psychanalyse occultait les dimensions scabreuses ou torturées de sa psychologie. La découverte de ce Freud finalement caché aura été pour moi, non pas synonyme « d’une douche froide », mais suscita une inquiétude pour mes confrères qui auraient suivi le maître à la lettre… Je laisse au lecteur potentiel d’Onfray le soin de se faire sa propre idée.

Ce livre salutaire à lire et à… critiquer va-t-il de nos jours à lui seul nous émanciper de cette hégémonie malsaine qui nous empêche de penser librement la vie psychique et qui risque de discréditer en même temps la psychanalyse ? Le rêve, par exemple, ne possède-t-il pas en lui des potentialités en attente d’activation ? Ma réponse et assurément OUI ! La nature a bien fait “les choses”, il nous faut garder l’espoir de jours meilleurs grâce à ce que nous a livré la Nature !...

Terminons par une note poétique du philosophe Wang Fuzhi extraite de l’ouvrage “Figures de l’immanence pour une lecture philosophique du Yi Kin” de François Jullien, 1993.
« Les nuages passent, la pluie se répand : le flux des divers existants ne cesse de s’actualiser. (...)Passons maintenant de ces phénomènes physiques, qui en sont l’expression sensible, à ce que constitue cette capacité, dans son principe invisible ; elle est ce courant ou ce “flux” qui ne cesse de traverser les individuations et les renouvelle selon leur genre propre ; grâce à elle, l’existence ne cesse de “s’actualiser” et se trouve constamment promue ». Wang Fuzhi (Chine 1619-1692).

Frédéric Paulus
Saint-Denis



Un message, un commentaire ?



Messages






  • il n y a d’hégémonie freudienne que dans les fantasmes de ceux qui n’ont aucun contact avec le monde thérapeutique .Le courant freudien est lui même subdivisé en plusieurs écoles psychanalytiques .Celles ci ont acquis une large autonomie par rapport aux principes originels posés par Freud,ce qui prouve le peu de fiabilité des oukazes onfrayens qui caricaturent à outrance les travaux de Freud.C’est une escroquerie de vouloir faire passer la démarche freudienne comme une forme de dictature intellectuelle ,avec des principes intangibles gravés dans le marbre.Le mouvement psychanalytique dans sa richesse et sa diversité s’est construit dans la dissidence :Jung Adler,Reich,Mannoni,Dolto

    Article
    Un message, un commentaire ?


Kanalreunion.com