Di sak na pou di

La philosophie, à quoi ça sert ?

Journée Mondiale de la Philosophie (19 novembre)

Témoignages.re / 17 novembre 2009

« Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher »
Blaise Pascal

A l’heure du « tout philosophique », poser la question de l’utilité de la philosophie relève de la provocation. Car, elle est précisément là, nous dit-on, pour résoudre avec bonheur tous nos problèmes existentiels, voire tous nos problèmes de société. Vous cherchez une méthode pour vous orienter dans la pensée et dans la vie, lisez Marc Aurèle, empereur et philosophe stoïcien ; vous êtes à la recherche d’exercices spirituels pour apaiser vos angoisses, lisez Epicure et visiter son jardin ; si vous cherchez un antidote contre le fanatisme, lisez Spinoza. Réunionnais, vous cherchez à « relever les défis qui sont devant vous en apportant une réponse réunionnaise aux grandes questions de l’humanité », appropriez-vous au plus vite la philosophie réunionnaise. Cette philosophie réunionnaise existe belle et bien, nous dit-on, même si, paradoxalement, elle n’a jamais été produite comme philosophie.

A contre-courant de cette idéologie dominante, il y a l’écho du rire moqueur et irrévérencieux de la servante de Thrace. C’est Socrate lui-même qui nous conte l’histoire dans le “Théétète” de Platon. Le mathématicien et astronome Thalès de Milet, celui à qui a été donné pour la première fois, dit-on, le nom de philosophe, observe comme à l’accoutumé « les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds ». Et Socrate d’ajouter : « la même plaisanterie s’applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher ».

Le rire de cette servante de Thrace, amplifié par les railleries d’Aristophane dans “Les Nuées” et de bien d’autres préjugés, a laissé des traces profondes sur l’image de la philosophie, de la place du philosophe dans la cité et des rapports entre le monde de la vie et le monde des idées. C’est sans doute pour sortir la philosophie de cette image négative que certains « diseurs de certitudes » offrent aujourd’hui au bon peuple une philosophie plus séduisante et plus populaire, répondant au mieux à leurs besoins de nouvelles certitudes. Et est-ce rendre service à la Philosophie que de la présenter ainsi ?

Nullement. Á cette offre de la philosophie comme remède à tous nos maux, je préfère entendre la voix de ceux et celles qui déconstruisent cette « philosophie dite faite pour le peuple » pour laisser la place à une philosophie — une pensée questionnante, ouverte, rationnelle et critique — qui met en œuvre la capacité de penser commune à tous sur les questions de tout un chacun, tout en respectant certaines procédures et démarches. En rappelant que la philosophie questionne non seulement toutes nos visions du monde et certitudes, mais « le principe même de toute réponse figée ».

L’Unesco, qui encourage les nouvelles pratiques dites philosophiques dans des lieux diversifiés (dans les cafés, les bibliothèques, à l’école élémentaire, au collège, avec des jeunes en difficultés, en prison…), n’a jamais prôné une philosophie au rabais, ni ce que Alain de Ninez appelle « la sagesse en Kit » qu’on nous présente aujourd’hui.

Et pour terminer, il convient de dire que si tout un chacun a droit à la philosophie, il est « démagogique de laisser croire que l’on peut l’aborder facilement, en faisant l’économie d’un apprentissage conceptuel et culturel exigeant », comme l’écrit Jean-Paul Jouary (cité par Robert Maggiori, “Libération”, 18 juin 2009).

Reynolds Michel


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