Di sak na pou di

La préfète n’aimait pas les rosiers…

Témoignages.re / 18 septembre 2010

À Saint-Pierre, au 50 de la rue Désiré Barquisseau, se dresse une belle maison créole qui fut construite dans les années 1830 par le Sieur Hyppolite Lebidan. Après bien de changements de propriétaire, la maison fut acquise en 1998 par la CIVIS. Il se trouva qu’en l’an 2000, le siège administratif des TAAF (Terres australes et antarctiques françaises) fut installé à Saint-Pierre de La Réunion et qu’un préfet fut nommé avec résidence dans la capitale du Sud. Bien sûr, les possessions où s’exerçait son autorité se trouvaient encore à quelques milliers de kilomètres de son lieu de résidence, mais on n’allait pas tout de même l’envoyer sur ces terres inhospitalières où règnent le plus clair de l’année les vents, la froidure et la pluie, quand ce n’est pas la neige et la glace.

Des contacts furent pris et un accord trouvé : la CIVIS décida de faire un bail à location au préfet des TAAF, qui se chargeait avec l’État de la rénovation de la maison. Ce qui fut dit fut fait et les préfets des TAAF purent dorénavant bénéficier d’un logement de fonction digne de leur rang, dans un site inscrit en totalité au titre des Monuments historiques en 1998. Cette protection forte couvrait la maison, mais aussi le sol du jardin et ses aménagements, les murs de clôture, les portails et les grilles.

Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes quand, un jour, une préfète s’avisa que la maison était dépourvue de piscine. On remédia fort vite à cet inconvénient : les dépendances du XIXème siècle, encore intactes, furent détruites et la piscine fut construite… Mais, me direz-vous, l’ensemble, dont les dépendances, n’était-il pas protégé au titre des Monuments historiques ? Si fait, mais vous n’allez quand même pas vous arrêter à ce détail ! Quand on est préfet ou “préfète” des TAAF, on a un rang à tenir et l’on ne peut s’exposer à la promiscuité de la plage ou de la piscine de Casabona. C’est ce que se dirent également tous les responsables concernés qui, DRAC en tête, fermèrent les yeux ou regardèrent ailleurs.

Était-ce la même préfète ou bien une autre qui lui succéda, je ne sais, toujours est-il qu’une préfète s’avisa d’un fait choquant pour elle, d’une épine qu’elle ne pouvait supporter : le jardin était planté de rosiers ! Ma foi, tous les goûts sont dans la nature et elle décida, sur-le-champ, de les éradiquer. Elle ignorait sans doute que cette roseraie datait de près d’un siècle, que dans l’esprit réunionnais, les roses sont le symbole de la beauté et du raffinement de la vieille Europe et que La Réunion a joué dans l’histoire de la rose un rôle important : n’est-ce pas, en effet, à Bourbon qu’un rosier venu de Chine se métissa avec un rosier venu d’Europe dans une haie de Sainte-Suzanne, donnant naissance à toute la famille des roses de Bourbon qui conquirent le monde ? Elle ne le savait sans doute pas ou s’en moquait éperdument : les rosiers furent arrachés de ce jardin, inscrit, lui aussi, au titre des Monuments historiques, avec l’assentiment général, et Madame la Préfète chargea le Conservatoire botanique de mascarin de transformer le jardin saint-pierrois en forêt urbaine endémique… Car tel était son bon plaisir !

PS : à quoi tient le respect de notre culture et de notre architecture ? Il compte pour bien peu devant le caprice d’une préfète, l’ignorance, chez les décideurs, de l’histoire réunionnaise et la compréhension bienveillante de ceux qui sont chargés de faire respecter les lois et règlements, et qui s’accordent quelques libertés, car, de toute façon, ils ne sont “pa la èk sa” !

R. Gauvin au nom du : Collectif pour la défense du patrimoine réunionnais/Blog : dpr974.wordpress.com


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