Di sak na pou di

La souffrance linguistique

Témoignages.re / 13 novembre 2010

Monsieur Gunet, la souffrance linguistique, vous savez ce que c’est ? J’ai vu des adultes pleurer au simple souvenir de ce qu’ils ont vécu à l’école. Ils y étaient arrivés avec la seule langue qu’ils aient apprise dans leur famille, une famille qui était capable de vivre, de communiquer, de traiter toutes les affaires de sa vie avec le créole, ce créole même que les méprisants disent n’être pas une langue.
Et voilà qu’arrivé à l’école, dès qu’il commence à s’exprimer, José T., on lui intime de "parler bien". Il découvre tout d’un coup, à six ans, qu’il parle "mal", que sa maman parle mal, et son papa, et ses frères et soeurs, et ses voisins, et le chinois de la boutique, et les bazardiers, et le facteur... À six ans il découvre qu’il y a deux mondes : le monde bien et le monde mal. Lui, tout son univers est le monde mal.
La seule langue qu’il sache parler, l’école, institution de la République, lui déclare qu’elle est classée "mal". À six ans, il a bien compris. Il n’a plus parlé. Comment aurait-il parlé ? Toute sa vie, familiale, professionnelle, en a été marquée. Jusqu’à aujourd’hui, c’est un timide, un introverti, mon ami José T., à qui je rends hommage.
Et combien comme lui, comme cette femme que j’ai vue encore, pas plus tard qu’au mois de juillet à la Plaine-des-Grègues : devant 120 personnes, elle s’est levée pour témoigner de sa scolarité humiliée ; elle en avait des sanglots dans la voix, elle a encore pleuré, mais de joie, à l’idée qu’aujourd’hui, l’Éducation nationale offre à des enfants de La Réunion, encore en trop petit nombre, les possibilités ouvertes par les classes bilingues et les classes Langue et culture réunionnaises (LCR).
Quand je suis arrivé à la Plaine-des-Cafres, j’ai assisté à l’assemblée générale de la structure semi-coopérative. Tous les professionnels paysans ne parlaient que créole. La brochette de notabilités qui se trouvait sur l’estrade parlait français. Quand un paysan avait quelque chose à dire — cela concernait forcément son métier, son gagne-pain, sa vie — il prenait son courage à deux mains et s’exprimait dans la seule langue qu’il connaissait. Après tous les discours qu’on venait d’entendre en français, cela détonnait tellement que ça soulevait un rire, puis un autre, venu de ceux-là mêmes qui ne parlaient que créole, jusqu’à ce que, bientôt tout le monde rie, y compris la brochette des notabilités, y compris le malheureux qui, rouge de confusion, se rasseyait. Et plus aucun paysan ne parlait. Et ceci, assemblée générale après assemblée générale, année après année. Et toute la brochette de notabilités prenait les décisions qu’elle voulait sans qu’aucun des intéressés n’ait pu dire son mot, alors que c’était leur destin qui était en jeu, que c’est eux qui se levaient à 4h du matin, par température avoisinant zéro, sans alors l’électricité...
Vous parlez de choses que vous ne connaissez pas, c’est moi le zorey qui vous le dit. Patois n’a aucune signification scientifique. Tous les linguistes, anglais, américains, espagnols, néerlandais, qui se sont penchés sur les créoles, français, anglais, espagnol, néerlandais, appellent les créoles de leur dénomination scientifique : "langue", et pour des raisons scientifiques, évidemment. Le créole de La Réunion est répertorié par l’UNESCO comme langue. Évidemment.
Mais j’ai vu beaucoup de ceux qui tirent toute leur estime de soi-même d’avoir été, eux, capables de maîtriser le français : ils considèreraient comme une déchéance personnelle l’éventualité que le créole ait le même statut public que le français, parce qu’alors s’évanouirait le seul motif de leur sentiment de supériorité, maîtriser la langue qui donne le pouvoir... Êtes-vous de ceux-là, M. Gunet ? Où va-t-on, mon pauvre monsieur, si le statut de langue ¬— scientifiquement indéniable — étant institutionnellement reconnu au créole, dès lors, tous ceux qui le parlent, du jour au lendemain devenaient les égaux de ceux qui parlent aussi, ou qui ne parlent que, le français ? Oui, je suis d’accord avec vous : sale coup pour tous les gens bien, « bien » parce qu’ils parlent français, si tous ceux qui s’expriment en créole d’un coup devenaient eux aussi des « gens bien » !
Astèr mi di aou, mwin lé fyèr mwin lé lö dalon Axel Gauvin, sanm tout bann manm Lofis la lang kréol ; mwin lé fyèr minm mwin lé anndan la "coterie Axel Gauvin". Na ryink inn afèr, sak ou di lé vré minm : not dé ou, anon fé pétisyon pö banna i ékri : Sinn-Ni !
Ni artrouv.

Emmanuel Miguet



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Messages






  • Oté !, Bravo Emmanuel, là mi retrouve à ou, non seulement tu causes bien mais aussi tu écris bien, qui plus est le créole, et pour celui d’ici : le "kréol réunyoné".

    Combien qui comme ce monsieur Gunet maitrise peut-être la langue française, la "livresque" celle qui reste comprise entre l’encre et le papier tout en faisant obstruction à d’autres formes d’écritures ou d’expressions différentes.

    A force d’imaginer "la goyave de France sous la Tour Eiffel" jusqu’à aujourd’hui, n’aurions nous pas à craindre la peur des effets de la "vavangue d’Europe à Bruxelles ou à Strasbourg".

    Emmanuel, je t’en prie continue de nous expliquer toutes tes souffrances, même si elles ne sont pas les miennes, je saurai les partager puisque je ne suis pas atteint encore d’amnésie.

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