Di sak na pou di

La visite de Marine Le Pen à La Réunion : un révélateur ?

Témoignages.re / 22 février 2012

Elle est venue, elle a vu, elle a été vue (trois jours de Une dans plusieurs médias), elle est repartie. Elle, c’est Marine Le Pen, candidate du Front national aux élections présidentielles. Que nous reste-t-il ? Il me semble au moins une question susceptible d’engager un débat de fond : quel sens peut avoir les idées et le programme du FN à La Réunion ?

L’accueil de Marine Le Pen a été vif !

Manifester contre sa venue, tenter de l’empêcher de s’exprimer et de se déplacer était-elle la meilleure attitude ? Le débat n’est pas nouveau et pas facile à trancher. La liberté de penser et de parler est un principe, un des droits universels de la personne humaine. En même temps, on a du mal à accepter que ce droit soit utilisé par celles et ceux qui portent atteinte à d’autres droits tels que la dignité humaine et l’égalité par des propos xénophobes, racistes et haineux. Mais si le principe est soumis aux circonstances, s’il varie en fonction des situations et des personnes, ce n’est plus un principe ! La force d’un principe est dans son caractère intangible et il demande à chacun de nous de le défendre, quel qu’en soit le prix. Rappelons le propos que l’on prête à Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire », ou encore celui de Noam Chomsky, linguiste, penseur et libertaire : « Si l’on ne croit pas à la liberté d’expression pour les gens qu’on méprise, on n’y croit pas du tout ».

Une visite sensée ?

Au vu des résultats du FN à La Réunion aux élections présidentielles de 2002 et de 2007 (Jean-Marie Le Pen obtient 4 à 5% des suffrages exprimés), il est clair qu’il n’y a pas de phénomène FN à La Réunion. Si on se laisse bercer par le discours consensuel sur « le vivre ensemble réunionnais » ou encore par le marketing touristique de « l’île métisse », il n’y a aucune raison d’avoir peur du FN. Tout cela peut laisser penser qu’il n’y a pas de place pour les positions du FN qui sont ancrées dans la peur de l’autre, le repli et la xénophobie. Mais nous aurions tort de nous appuyer sur notre passé récent où se préserve un certain équilibre « masikrok » pour juger du présent et nous rassurer à bon compte pour l’avenir. Car si on regarde de plus près, on peut se demander pourquoi Marine Le Pen est venue à La Réunion, seul Département d’Outre-mer visité par elle ? Ne serait-ce pas parce que les militants locaux du FN l’ont informée à la fois des graves difficultés économiques et sociales d’une part, et d’une perte de confiance dans les élites pour résoudre ces difficultés et donner une vraie perspective, d’autre part ?

C’est pourquoi il me semble que cette visite est une occasion, de plus, pour nous, Réunionnais, d’affirmer ce que nous sommes, en toute lucidité, avec la double conscience de nos faiblesses, mais aussi de nos « capability », pour reprendre une expression du penseur indien Amartya Sen.

La lucidité

En termes d’image, l’actuelle candidate séduit sans doute plus que le précédent candidat FN. La tendance à l’appeler familièrement par son prénom, comme on le fait très souvent pour les candidates du genre féminin, lui donne une certaine familiarité de bon aloi. Ce n’est pas une copine, mais elle pourrait passer pour telle.

Au-delà de ce jeu d’images, qui a son rôle dans un scrutin aussi personnalisé, les facteurs objectifs susceptibles d’augmenter l’audience du FN ici à La Réunion ne manquent pas. Ils sont d’ordre historique et culturel, économique et social et aussi politique.

La lucidité, c’est de ne pas croire que ce « vivre ensemble réunionnais », expression souvent utilisée de manière automatique, sans conscience réelle du sens et sans contenu clarifié et validé collectivement, est une garantie de paix civile. Ce n’est pas une formule magique qu’il suffit de répéter pour la rendre effective. Nous ne voulons pas du folklore ! Si l’histoire réunionnaise, dans la violence, nous a donné cette chance d’une diversité d’origines et de cultures, nous avons à nous approprier pleinement cet héritage par une meilleure connaissance des uns et des autres, par une valorisation des pratiques vernaculaires et du patrimoine culturel immatériel, par un exercice constant de solidarité entre nous, par un amour actif de notre pays et par l’ambition d’être porteur de sens.

La lucidité, c’est de ne pas oublier la persistance, sous des formes éclatantes ou insidieuses, du racisme inséparable de l’esclavage et de la colonisation qui ont dominé La Réunion si longtemps et qui restent présents, parfois à notre insu, dans nos mentalités et nos comportements au quotidien. Sinon comment expliquer les insultes sur les murs, les attitudes et paroles discriminantes dans les magasins, dans les bus, dans les administrations, dans les familles, sur les radios ? Sinon comment expliquer les représentations qui déterminent les gens selon la couleur de leur peau, la grosseur de leur nez, de leurs lèvres, leur type de cheveu, leur nom de famille, leur appartenance sociale, religieuse et culturelle ? Oui, il y a du racisme à La Réunion et il nous fait du tort, et plus encore le fait de ne pas le prendre en considération.

La lucidité, c’est de ne pas oublier qu’aujourd’hui encore se pratique une hiérarchie des cultures et des langues ici à La Réunion.

La grave crise dans laquelle nous sommes est massivement financière, économique et sociale, mais plusieurs penseurs insistent sur la crise de la démocratie représentative. Les institutions apparaissent complètement coupées des préoccupations du plus grand nombre, la crise servant ainsi de révélateur au malaise politique. Dès lors, le FN a beau jeu de désigner à la colère du peuple des politiques accusés, dans une généralisation haineuse, d’être « tous pourris ». D’où la possibilité d’un vote sanction, protestataire, voire réactionnaire, où le désarroi social se renforce du sentiment d’abandon et de trahison par le politique. Cela se passe ici à La Réunion où la scène politique est devenue le théâtre des faits-divers et des jeux de pouvoir et si peu le fédérateur des énergies pour un devenir où le mythique « vivre ensemble » laisserait la place « au faire ensemble ».

C’est une constante dans l’histoire des idées et de leur développement, toute grave crise économique et sociale favorise l’extrême droite. La diminution du pouvoir d’achat, le taux record de chômage, l’exclusion, le maintien durable dans la précarité et la dépendance, la peur entretenue par bon nombre de dirigeants, la peur de l’avenir alimentent un profond désarroi chez les Réunionnais. A cela, le FN prétend apporter des réponses. Il le fait de manière primaire à travers la technique ancestrale du bouc-émissaire : l’étranger est la cause de tous les maux. Il travestit la peur instinctive de l’autre, le refus des différences sous le masque de la défense des intérêts des plus pauvres ou des petites entreprises.

Cette instrumentalisation de la détresse sociale des plus démunis est cynique parce qu’elle ajoute l’illusion d’une solution à l’impasse dans laquelle les victimes de la crise se trouvent. En effet, elle les berce de faux espoirs par des propositions irréalisables. Le programme « réunionnais » de Marine Le Pen est de cette veine-là. Supprimer les taxes impopulaires, comme l’octroi de mer par exemple, sans analyser les conséquences sur les budgets des municipalités, c’est déplacer le problème. Il ne s’agit pas ici de justifier l’octroi de mer, mais sa remise en cause mérite une réflexion prenant en compte tous les aspects. Proposer « la surrémunération généralisée au secteur privé », c’est tentant non ? Mais est-ce vraiment la solution aux déséquilibres déjà causés par la surrémunération du public ?

Le tour de passe-passe du FN est d’aligner une série de propositions qui peuvent paraître relever de la justice sociale ou encore d’une sur-égalité si on peut dire, sans prévoir les financements, et surtout sans avoir une vision globale des contradictions de l’économie réunionnaise, parce que Marine Le Pen ne les connaît pas.

Il n’en reste pas moins que si les électeurs réunionnais peuvent être attirés par ce programme, c’est peut-être parce qu’ils ont perdu confiance dans les partis et les leaders politiques habituels. La logique du vote repose sur un contrat tacite entre les citoyens et leurs représentants élus. Ces derniers ont pour mission de dresser une analyse lucide de la situation, d’élaborer dans la participation un programme cohérent visant au bien collectif et de le soumettre au peuple dans la transparence. Ils se doivent aussi de rendre compte constamment du processus de réalisation de leur programme, de sa mise en œuvre, avec ses limites, ses contraintes et ses possibilités, ceci afin que les citoyens soient informés et puissent jouer leur rôle de véritables acteurs. Là est le sens authentique du terme de « représentant », être présent à la place de. Oublier de qui l’on tient son mandat, ne pas se soucier des intérêts du peuple dont on est issu, c’est perdre la légitimité de sa fonction d’élu(e), c’est là une confiscation de la démocratie. Et c’est ce qui se passe ici à La Réunion. Il ne doit pas y avoir, d’un côté, le peuple qui délèguerait sa réflexion et sa volonté politique et, de l’autre, des spécialistes en politique exerçant le pouvoir. L’exercice politique n’est pas un privilège, c’est le droit de l’être humain vivant en société, dans la cité, si on veut se référer à l’étymologie grecque de la « polis ».

La lucidité, c’est avoir conscience du fossé creusé par les inégalités dans notre société, c’est écouter le silence de celles et ceux qui ne parviennent pas encore à se faire entendre, parce qu’on fait la sourde oreille et parce que des dirigeants étouffent leur voix par l’achat de voix, la pression, la manipulation, la terreur, la violation des droits syndicaux, le détournement des organes de contre pouvoir. L’exercice politique à La Réunion tourne de plus en plus à la farce, mais nous sommes nombreux à ne plus rire. C’est une imposture démocratique.

Cette lucidité, elle demande un effort constant de notre part. Elle doit éclairer, aiguiser notre regard pour mieux débusquer les paroles et les actes qui nous conduiraient dans des impasses. C’est à nous, à chacun et chacune de nous, dans l’échange critique, de dire ce que nous sommes et ce que nous voulons pour nous-mêmes, pour notre pays, La Réunion, en toute conscience et avec responsabilité.

Eric Alendroit


Kanalreunion.com