Di sak na pou di

Le 10 mai et la loi Taubira

Témoignages.re / 12 mai 2011

La loi Taubira adoptée le 10 mai 2001 établit la reconnaissance de la traite négrière transatlantique comme crime contre l’humanité et son enseignement dans les programmes d’Histoire. Elle permet également aux associations d’attaquer judiciairement des propos négationnistes. Cette loi est attaquée de toutes parts en ce moment, et ce n’est pas nouveau

Dernièrement, une polémique a été lancée après un débat entre Éric Zemmour et les membres de l’UMP, soutenue notamment par C. Vanneste, député UMP du Nord, lors d’une interview au “Nouvel Obs” du 3 mars 2011 qui prétendait que « La loi Taubira est une honte pour notre pays, une honte pour la liberté d’expression dans notre pays. II faut la supprimer tout de suite. C’est une loi anti-française ».

On taxe la loi Taubira d’empêcheuse de liberté d’expression. On demande aujourd’hui l’abrogation de la possibilité pour des associations d’attaquer judiciairement les auteurs de propos négationnistes et la suppression des subventions aux associations antiracistes. On reproche particulièrement à la loi Taubira d’avoir une vision partielle, voire partiale, de l’histoire de l’esclavage en ne reconnaissant que la traite transatlantique et dans l’océan Indien qui concerne la période entre le XV et le XIXème siècle. C’est ainsi que la loi a pu être taxée de communautaire.

Il s’agit avant tout d’une loi mémorielle et nous affirmons que la loi Taubira est une loi importante pour toutes les populations ultramarines. La journée du 10 mai trouve également sa place dans nos sociétés, elle est une date commune à l’ensemble des Outre-mers, puisque l’Abolition de l’esclavage a été effective dans chaque département à des dates différentes.

La loi Taubira a le mérite d’exister, elle est le résultat d’un combat de longues années, mené par le monde associatif ultramarin et national. Le droit se construit avec le temps et l’évolution de la société. Il n’est pas seulement le produit des réflexions parlementaires ou gouvernementales, il s’inspire aussi de la société elle-même. 1998 était le cent cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage de 1848 en France, les diverses associations culturelles de tout le monde ultramarin ont beaucoup œuvré cette année-là pour la reconnaissance de cette histoire et des débats autour de la réparation ont pu se tenir.

1998, c’est aussi l’année du “slogan” Black Blanc Beur de la France de la diversité ; l’année où un évènement sportif a semblé rassembler cette France diverse, fière de tous ses enfants...

La loi Taubira s’inscrit dans le cheminement lent d’une reconnaissance de l’histoire française de l’esclavage pour que le silence cesse. Elle s’inscrit aussi dans l’histoire française à un moment où la société était prête à recevoir cette reconnaissance. Christiane Taubira Delanon a fait son discours devant l’Assemblée nationale : “La traite et l’esclavage sont un crime contre l’humanité” en février 1999.

C’est vrai qu’aujourd’hui, tout cela semble vraiment très loin, si loin que certains semblent même avoir complètement oublié. Depuis, il y a eu 2005 et les banlieues qui pètent (n’oublions pas la mort de Bouna Traoré (15 ans), Zyed Benna (17 ans)...) ; il y a eu 2007 et un nouveau Président qui a permis qu’un certain nombre d’inhibitions soient levées, notamment celles liées aux pensées racistes profondes d’une partie de la population ; il y a eu les débats sur l’identité nationale, sur la laïcité, sur l’Islam, etc. Aujourd’hui, certains pensent pouvoir remettre en question une loi qui s’attache au devoir de mémoire, combat du monde associatif, en estimant qu’elle empêche la liberté d’expression alors qu’au contraire, elle permet de défendre une mémoire et une histoire reléguées.

Le devoir de mémoire et le droit à l’histoire, voilà autour de quoi nous nous réunissons aujourd’hui 10 mai 2011. À La Réunion, nous commémorons l’Abolition de l’esclavage le 20 décembre, c’est pour cela que le 10 mai n’est pas ici une journée de commémoration, mais bien une journée de mémoire pour les ancêtres esclaves, pour les combattants de la liberté et pour notre héritage aussi, c’est un jour du Souvenir et de sensibilisation. Il est important d’éviter toute confusion.

Ce jour n’est ni revanchard, ni raciste ou communautaire.

Le devoir de mémoire, c’est reconnaître la réalité des persécutions subies par des populations et leur environnement ; n’oublions pas l’éthique et la réponse aux besoins de l’Histoire. De plus, on sait que, psychologiquement, cette reconnaissance est essentielle à la résilience, pour la reconstruction des individus et des sociétés. Elle permet aussi à chacun de trouver sa place au sein de la nation.

L’importance de cette loi adoptée le 10 mai 2001 est indéniable. Elle a permis aux associations et historiens d’approfondir leurs recherches et réflexions sur cette période de notre histoire. Il reste encore à travailler, notamment sur la diffusion au grand public. Depuis 1998, Rasine Kaf a modestement contribué à cette appropriation par la population et il y a encore beaucoup de travail à faire.

Aujourd’hui, dans le cadre de la commémoration par l’UNESCO de la Révolte de Saint Leu portée par le Kolektif Lané Eli "L’année d’Eli, un combattant réunionnais de la liberté", il est important d’insister sur la part de la résistance qui a toujours existé à La Réunion (marronnage, révoltes, familles esclaves, ...). Cela nous permettra de faire émerger des figures de résistance réunionnaises, figures qui sont positives pour la société.

Bonne journée de mémoire à tous.

Association Rasine Kaf


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