Di sak na pou di

Le désengagement de l’État

Témoignages.re / 23 mai 2011

Le Protocole de Matignon, si « redoutablement négocié » par Didier Robert (pour paraphraser les déclarations de Fillon), ne permettra pas à La Réunion d’accélérer son développement. C’est seulement une réorientation de crédits qui fera que l’État ne dépensera pas plus — il dépensera même moins — que ce qu’il n’aurait fait si ce document n’avait pas existé.
La Ministre Penchard déclare dans "Le Quotidien" du 20 mai que ce protocole va permettre de « soutenir des projets majeurs pour l’avenir de l’île : les infrastructures aéroportuaires — en particulier l’accueil de l’Airbus A380, la nouvelle route du Littoral et le Trans Eco Express ».
Je ne conteste aucunement le caractère important — voire déterminant — de la construction d’un nouvel aéroport et d’une nouvelle piste pour accueillir l’Airbus A380. Je note simplement au passage que cette idée de faire atterrir un gros porteur à La Réunion, de mettre en place une compagnie low cost pour faire tomber le prix des billets d’avion avait, en son temps, été décriée par celle(s) et ceux qui, aujourd’hui, en défendent le principe.
Le problème n’est pas là. Il est beaucoup plus grave : le Protocole de Matignon, version Robert, intègre bel et bien la construction d’un nouvel aéroport. Alors que dans la première version, il ne s’agissait que de deux réalisations : d’une part, le tram-train, d’autre part, la nouvelle route du Littoral.
Il n’était alors pas question de port ou d’aéroport.

Lors de la signature, en 2007, de la convention entre Air Austral/La Région/Airbus pour l’achat des A380, la CCIR évoquait la question des nécessaires modifications à apporter à l’aéroport avant d’accueillir le gros porteur. Elle se donnait 5 ans pour repenser le réaménagement global de l’aérogare, des pistes, de la tour de contrôle… Elle avait également mis en avant la question de la concession de l’aéroport et la nécessité d’anticiper par la création d’une nouvelle société aéroportuaire, comme celles qui régissent les aéroports de Bordeaux, Toulouse, Nice ou Lyon.
Cette société devait être créée dans un partenariat État, CCIR et collectivités locales. La concession accordée pouvait être alors de 30 ans. Deux ans plus tard, en 2009, la CCIR évaluait à quelque 200 millions d’euros les crédits nécessaires pour la transformation de l’aéroport, dont 50 millions pour construire une nouvelle piste. Elle prévoyait également un emprunt de 6 millions d’euros et comptait beaucoup sur les aides de l’Europe et de l’État. Lequel, en tant qu’actionnaire majoritaire, aurait dû prendre en charge la majeure partie des frais de réhabilitation/construction/aménagement.
Avec le protocole signé par Robert, l’État fait donc inscrire les fonds pour ce nouvel aéroport dans une enveloppe des crédits destinés à la nouvelle route du Littoral et ce qui aurait « remplacé » le tram-train, les quelque 2.000 bus du TEE.
Ainsi, il a inclus des sommes n’ayant rien à voir avec le domaine routier et ferroviaire dans ce protocole, et l’argent qu’il aurait dû dépenser pour l’aéroport, il ne le donnera pas.
Et voilà que maintenant, l’État commence à se désengager fortement des infrastructures aéroportuaires toulousaines, montpelliéraines, bordelaises et lyonnaises. Il ouvre ainsi la voie au privé. D’où, d’ailleurs, les avancées de groupes comme Vinci, qui se dit très intéressé par la question.
Bilan de la « redoutable négociation » menée par Didier Robert : l’État ne mettra pas un euro dans cette nouvelle construction aéroportuaire réunionnaise. Et les Réunionnais devront faire seulement avec les fonds du protocole. Donc rogner sur les autres réalisations qu’est la nouvelle route du Littoral. Pour le TEE, il n’y a aucune urgence, au vu de l’absence totale d’intérêt du projet.

Enfin, quelle va être l’attitude des groupes intéressés par l’aéroportuaire ? Notamment Vinci ? Il est à craindre que l’attitude de l’actuelle présidence de la Région Réunion ait fait fondre le capital confiance que le groupe avait jusqu’alors accordé aux pouvoirs publics de l’île.
Avec un désengagement de l’État, un secteur privé probablement échaudé par les méthodes employées depuis mars 2010, ce sont les Réunionnais qui vont, en grande partie, faire les frais de l’opération et financer le nouvel aéroport.
Brièvement, on pourrait également rappeler que dans la 1ère version du Protocole de Matignon, tout dépassement du coût prévisionnel de la nouvelle route du Littoral allait être pris en charge pour moitié (59%, me semble-t-il) par l’État. Ce qui n’est pas le cas dans la 2ème version (un peu plus de 10%).
Le bilan est donc extrêmement simple : La Réunion n’a rien gagné avec ce protocole. Quant au fait que l’État « respecte ses engagements », on ne peut être qu’attentif à la suite des opérations, en espérant seulement que cela ne suive pas le chemin pris pour, par exemple, la compensation des charges transférées lors de l’acte II de la décentralisation.

Kora-Ly Payet


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