Di sak na pou di

“Le discours d’un roi” vu par un bègue,
Un roi sous l’empire… du bégaiement

Témoignages.re / 21 février 2011

Le film de Tom Hooper “Le discours d’un roi” rencontre un franc succès auprès d’un public aussi nombreux que varié. Semblant tous nous accorder sur les interprétations magistrales des Colin Firth, Helena Bonham-Carter et Geoffrey Rush, reste à comprendre comment la mise en scène de situations douloureusement indicibles vécues par un aristocrate nanti, père de délicieuses enfants, soutenu par une épouse aimante et dévouée, comment, dis je, cette succession d’échecs oratoires, cette photographie géante d’une impuissance verbale récurrente et apparemment incurable ont pu bouleverser un aussi grand nombre de spectateurs anonymes.

Interrogé par un journaliste, Colin Firth attribue le succès du film à son évocation métaphorique exercée sur l’exploration de nos peurs et, également, à la part qui est consacrée à l’amitié active qui unit George VI et son conseiller en diction.

Personnellement, j’y ai surtout vu l’énumération exhaustive des difficultés rencontrées par chacun de nous, atteint de bégaiement, ayant à vivre « sans parole » ou avec « une parole déconstruite » son quotidien, professionnel ou plus largement social.

Vu à travers le prisme de mon handicap, le personnage principal du film est le bégaiement, assorti de son histoire de l’antiquité à nos jours.
On y retrouve, en effet, les cailloux dont Demosthene, bègue antique, s’emplissait la bouche avant d’aller hurler sa souffrance, pensant ainsi délier la langue qui fit de lui un orateur célèbre.
Ensuite se succèderont les balbutiements de la psychanalyse et les découvertes les plus récentes en matière de bégaiement.
Le film retrace, par un jeu habile d’alliances métaphoriques, la relation entre un roi et son peuple rapportée à celle qui unit une personne bègue à son entourage.
Si le bégaiement d’un roi, juché sur un trône qui vacille, peut, dans l’imaginaire collectif, stigmatiser les anachronismes d’un discours officiel délégitimisé, le bégaiement d’un bègue, lui, ne cache rien.
Voyez en lui, une personnalité vraie, brute qui, par à-coups, vous éclabousse le visage au risque de vous détourner d’une écoute si désespérément attendue.
Bègue, je me suis parfaitement identifié aux confessions de Bertie : datation de l’origine du mal (4 ans),mêmes moqueries endurées au sein de sa propre fratrie, mêmes interruptions et mêmes arrêts brusques de la fluidité verbale dés l’instant où un sentiment de gêne, colère ou frustration vient altérer le discours et, à l’opposé, surprenante maîtrise de la parole engagée face à des êtres aimés tels que, soi même, son épouse ou ses enfants. Enfin, soudaine disparition des laborieuses hésitations dès que, par le chant, on double de notes de musique les mots prononcés.
N’est-ce pas là, la dramatique description de ce que peut ressentir un bègue dans sa vie quotidienne ?

J’ai également apprécié l’attitude ou plutôt les improvisations successivement pragmatiques adoptées par Lionel Logue (logos:discours), cet artisan du logos, acteur raté, professeur de diction, qui, en guise d’antécédents, a exercé ses talents sur de pauvres diables emmurés dans le silence coupable de la guerre.

Avec cette grande autorité propre à tous ceux qui ne sont sûrs de rien, mais avec humour et un remarquable sens de la répartie, le pseudo-docteur Logue déploie l’éventail des thérapies anciennes et modernes destinées à combattre le bégaiement.
Tout y passe de la psychanalyse aux attitudes les plus grotesques inspirées de méthodes connues, de la bienséance verbale affectée, incarnée dans le film par le jeune garçon que l’on charge d’accueillir le couple royal lors de sa première visite, aux grossièretés les plus rustres proférées par Sa Majesté, Bertie.
(Il est en effet souvent reproché aux bègues de s’attacher à la production d’un langage au niveau trop conventionnel où la correction est de règle).

On y retrouve également la gymnastique faciale, les fastidieuses séances d’élocution, la création purement artificielle (tutoiement imposé) d’une atmosphère propice aux échanges verbaux jouxtant la confidence (suis-je un gaucher contrarié ?) et la perspective de remporter un challenge peu gratifiant (un shilling, par exemple, dans une scène du film).

Enfin, j’avoue avoir été en totale adhésion avec la leçon de cette bouleversante histoire.

Ce cri de vérité qui, de manière inattendue, est venu, en première conclusion du film, déchirer le silence sacré de Westminster Abbaye, siège de toutes les conventions. Ce cri d’impuissance servant de point d’orgue à toutes les gesticulations d’un thérapeute d’opérette. Il faut se rendre à l’évidence ! Le bégaiement du Roi…empire ! (Hélas ! Sans jeu de mots !).
L’espoir réside peut être dans la tentative trop vite abandonnée par Lionel Logue qui consistait à enregistrer la voix du lecteur bégue sur un fond musical dans le but d’obtenir une lecture fluide.
Il s’agit là, on ne saurait s’y tromper, d’un clin d’œil en direction d’une méthode ultra moderne de lutte contre le bégaiement. Elle consiste à modifier la perception qu’a le bègue de ses sonorités intérieures (différence entre la voix naturelle et la voix enregistrée) par l’intermédiaire d’un appareil auditif spécifique.

Enfin, dans son interview, Colin Firth, à propos du succès rencontré par le film, évoque l’un de ses atouts majeurs, à savoir le lien d’amitié très fort qui unit les deux protagonistes.
Il convient là de nous poser la question suivante :
Sur qui compter, nous les bègues, pour nous tirer de la fâcheuse situation où nous nous trouvons ?
La réponse est bien sûr dans la recherche scientifique et médicale orientée tous azimuts face au caractère polymorphique du bégaiement et de ses symptômes.
Mais, comme science sans conscience ne serait que ruine de l’âme, il importe que les recherches entreprises soient sous tendues par ce ressort béatificateur, magistralement traduit par la façon dont Lionel pose son regard réconfortant, ruisselant de compassion amicale, sur Bertie, son patient.
Je veux parler d’une grande humanité et d’un ardent désir de rompre la muraille glacée qui enferme le bègue dans son infirmité.

François Esteve,
(f.esteve@ool.fr)


Kanalreunion.com