Di sak na pou di

Le libre arbitre mord la poussière !
Qu’en pensent les psychanalystes ?

Témoignages.re / 7 août 2013

Elève du Nobel Roger Sperry, Mickaël Gazzaniga, dans son dernier livre “Le libre arbitre et la science du cerveau” (2013) (1), devrait susciter une certaine remise en cause chez les psychanalyses, du moins chez ceux qui se portent garants des théories de l’inconscient à références freudiennes. Ces deux chercheurs sur le cerveau ont avancé l’hypothèse a priori déconcertante d’une hétéro-fonctionnalité de nos deux hémisphères qui s’avère être vérifiée scientifiquement. En fait, les deux hémisphères seraient complémentaires, quoi de plus logique. On sait que le gauche nous permet notamment de parler (le contraire pour les gauchers). Le droit serait performant dans la saisie des perceptions et il transmettrait l’information à l’hémisphère gauche qui interprèterait notamment les données imagées en les traduisant en langage parlé et c’est là que pourrait s’opérer le fourvoiement, dans le sens où celui-ci trahirait plus qu’il n’objectiviserait (ou fiabiliserait la saisie des données), en d’autres termes, il rationaliserait les perceptions qui lui ont été transmises en conformité avec nos idées conscientes. Pour Antonio Damasio (2), « l’hémisphère cérébral gauche a tendance à fabriquer des récits qui ne s’accordent pas nécessairement avec la vérité », in “Le sentiment même de soi” (1999), p. 191. Et cela selon quelle logique ? En fonction de nos habitudes de pensée ou de « dispositions », Bernard Lahire (3), qu’il nous faut clarifier. Ces dispositions seraient pour une part acquises (du dehors) en fonction d’une multitude d’influences socialisatrices, pas toujours salutaires pour notre santé mentale, ou cohérentes pour notre entendement, et qui peuvent, de surcroît, générer des complexes dont le psychanalyste suisse C.G. Jung disait d’eux qu’ils pouvaient définir le moi (ou le « complexe – moi »), en d’autres termes, plusieurs « personnalités partielles » cohabiteraient au sein d’un même psychisme. De quoi engendrer une certaine cacophonie ! L’autre part de ces dispositions (du dedans) serait innée génétiquement codées. Et nuançant les apports de Benjamin Libet, « Le cours de l’action nous semble l’objet d’un choix, mais le fait est qu’il résulte d’un état mental complexe qui interagit autour de lui » (4). « L’action est faite de composants complémentaires venant du dedans et du dehors » (1) p. 135.

« L’interprète » de l’hémisphère gauche

Gazzaniga qualifie « d’interprète » l’hémisphère gauche qui rationalise une perception, en d’autres termes, ce prisme déformerait la saisie perceptive de la réalité captée par l’hémisphère droit. Les vérifications expérimentales de cette duperie ne semblent pas se vérifier sur le seul enfant de trois ans testé, peut-être est-ce trop tôt pour être complexé ? La vérité sortirait-elle de la bouche des enfants ? Quel en serait le gain adaptatif de cette « rationalisation interprétative », pourrions-nous nous demander, nous autres adultes ? Aucun ! On se tromperait dans nos prises de décisions lorsque l’on se fierait uniquement à notre conscience. Est-ce pour cela que nous avons besoin de coaches ou de psychothérapeutes ? Voilà de quoi nous rendre dépressifs ! En cas d’absence de ces nouveaux « sauveurs des temps modernes » face à l’obscurantisme de notre libre arbitre, nous aurions selon notre hypothèse contre-intuitive : l’intelligence intrinsèque de notre inconscient (5). L’intelligence de cet inconscient, sans nul doute, sans rapport avec celui de Freud, pré-élaborerait nos décisions nous laissant avoir la certitude (l’illusion en fait) d’avoir pris la bonne décision selon notre libre arbitre. Dans ce sens, Gazzaniga donne raison à Benjamin Libet (1916-2007) (4).

Par effet de domino, ce livre devrait susciter quelques nuits blanches chez certains psychanalystes qui semblent avoir assimilé que l’inconscient était « structuré comme un langage », selon Jacques Lacan. Ceux-ci n’ont-ils pas fait du prisme langagier une « seconde voie royale » en quelque sorte dans l’exploration de l’inconscient ? En oubliant presque « la première », celle des rêves, pourtant valorisée par Freud.

Sans connaître pour l’instant les mécanismes biologiques (ou bio-psychiques) qui actionnent les rêves, ceux-ci émergent de la substance nerveuse inconsciemment, instantanément, automatiquement, pouvons-nous dire. Comme une « potentialité de pensée », selon Dominique Laplane (6). Et cela en fonction de quelle logique ? Une logique darwinienne qui favoriserait l’adaptation selon nous (5). Sauf si le psychanalyste propose à ses patients d’auto-analyser leurs rêves et qu’ils utilisent d’un commun accord la technique de la « libre association », ce qui fait que l’on passe « du coq à l’âne », technique qui risque de les éloigner de l’authenticité du message imagé proposé par le rêve, initialement promu par l’hémisphère droit. Message à connotation darwinienne, avons-nous dit, et qui devrait être assimilé à une alchimie de dispositions génétiques et culturelles compte tenu de « l’habitus » (3) de l’analysant : ses façons d’agir, de penser et d’être en cours de transformation psychique. A contrario de cela, ce dernier risquerait de se fourvoyer avec la « complicité » inconsciente de son analyste !

Cette conclusion, si nous ne sommes pas dans l’erreur, fait un peu froid dans le dos, car comment penser que des milliers de psychanalystes « d’obédience » freudienne ou freudo-lacanienne se seraient fourvoyés aussi collectivement ? Peut-être avons-nous un début de réponse concernant certaines de ces thérapies que l’on dit « interminables » ?

Frédéric Paulus,
Île de La Réunion

Références :
(1) Gazzaniga, M.S. (2013) “Le libre arbitre et la science du cerveau”, Paris, Odile Jacob.

(2) Damasio. A, (1999) “Le sentiment même de soi”, Odile Jacob, p.191.

(3) Lahire. B. (2013) “Dans les plis singuliers du social”, Paris, La Découverte. « Le contexte présent de l’action peut, de ce fait, être étudié de deux points de vue différents : en tant que cadre déclencheur de disposition déjà incorporée, ou bien en tant que cadre socialisateur des acteurs » p. 138.

(4) Benjamin Libet avait reconnu cette antériorité inconsciente dans l’action volontaire : « Nous pouvons considérer que les initiatives inconscientes des actions volontaires “s’élaborent” inconsciemment dans le cerveau », in “L’esprit au-delà des neurones. Une exploration de la conscience et de la liberté”, Préface d’Axel Kahn, Paris Edition Dervy (2012) p. 169.

(5) Paulus. F, (2002) “Individuation, énaction, émergence et régulation bio-psycho-sociologique du psychisme”, Thèse de Doctorat de psychologie à Paris 7, (2000), sous la dir de Pierre Fédida, Presse universitaire Septentrion, Villeneuve d’Asc, France.

(6) Pour le neurologue Dominique Laplane, l’émergence de la pensée issue de la matière est une constatation : « Il y a dans la matière une sorte de “virtus cognitiva” de potentialité de pensée », in “La pensée d’outre-mots. La pensée sans langage, Les empêcheurs de spencer en rond” (1997) p. 171.


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