Di sak na pou di

Le maloya interdit n’est pas un mythe

Témoignages.re / 9 janvier 2010

Un collectif d’historiens a manifesté récemment un certain nombre de préoccupations concernant le programme scientifique et culturel de la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise. Leurs propos restitués dans les colonnes de la presse interpellent et inquiètent par leurs approximations. Ainsi, le traitement de la question du “Maloya interdit”, qualifié de mythe, surprend par la légèreté dont il fait l’objet. Il n’est pas question du format de traitement, lié au format de la presse, mais bien de sa nature. C’est cette matière que nous entendons brièvement confronter avec des éléments de nos recherches au département d’histoire de l’Université de La Réunion, justement concernant cette question du maloya et de son interdiction.

La question de l’interdiction du maloya est complexe. C’est ce que traduit le propos d’un membre du collectif, Alexis Miranville, dans les contradictions qu’il énonce lui-même sans s’en rendre compte, dans le bref encadré qu’il consacre à ce sujet. « … le maloya n’a jamais été officiellement interdit », indique en conclusion M. Miranville. Il introduit ainsi une contradiction avec ce qu’il déclare un peu avant : « Tout comme le maloya, le PCR n’avait pas droit de cité à la radio et à la télé ». La radio et la télévision d’alors sont les instruments du pouvoir dominant et de la pensée officielle. Le bannissement des ondes est la traduction de la perception des autorités de ce mode d’expression. C’est une prise de position qui ne saurait être plus officielle. C’est une interdiction parfaitement explicite. Toutefois, au-delà de cet aspect, les formes de l’interdiction sont d’une grande diversité. A cet égard, la formule employée par Alexis Miranville est de ce point de vue la plus significative. Ne pas avoir « droit de cité » est à la fois une mise au ban de l’espace public et un déni de droit. Il y a dans un même mouvement, d’une part, l’expulsion (ou le maintien) vers la marge d’une certaine partie de la société et, d’autre part, le refus du droit à cette forme d’expression de se manifester. Ce qui fonde, en fait, le maloya comme un discours de la marge, une forme d’interdit.

Ce statut que lui donne en pratique les autorités de l’époque contribuera à en renforcer sa perception, par l’ensemble de l’opinion publique, comme étant l’expression de toutes les composantes de cet espace en marge et notamment des acteurs des luttes sociales. Avec deux conséquences distinctes. Pour les uns, une appropriation ou une ré-approriation du genre sur un mode revendicatif, alors qu’il était jusqu’alors la chronique du quotidien, du travail, des amours, des croyances et la mémoire des pratiques rituelles, sans velléité militante. Pour les autres, dans une société très contrastée socialement, dans un contexte politique singulièrement clivé, il représente tout ce dont il faut se tenir à distance. En effet, les années soixante et soixante-dix sont caractérisées par des mutations importantes de la société réunionnaise. La publicité s’installe de façon durable, dans une promotion dépassant déjà l’utile pour promouvoir un mode de vie post-moderne. A cette illusion fait écho la Fonction publique d’État qui se renforce et ouvre la possibilité à ceux qui sont recrutés de toucher du doigt ce modèle qui leur est ainsi vanté. Mais il faut pour cela montrer patte blanche. Il n’y a pas de place pour des militants dans le giron du système dominant et de son appareil. C’est donc une posture de rejet qui sera adoptée. Une forme d’interdit social.

Il y a eu aussi des brutalités policières dont on été victimes des maloyèr, lesquels étaient souvent des sympathisants ou des militants communistes. La connotation entre maloya et PCR issue de meetings qui accueillaient des kabar a étayé ces postures violentes. La lutte constante du PCR en faveur de la langue créole réunionnaise et plus largement de la reconnaissance d’une culture réunionnaise a nourri cette hostilité. Enfin, dans ce contexte, les stratégies personnelles de représentation de soi et de son milieu ont joué. Mises en perspective avec une volonté d’intégrer à tout prix cette “nouvelle” société, elles ont déterminé des postures mimétiques de l’altérité et de refoulement de soi.

La question de l’interdiction du maloya ne saurait donc être présentée à la lumière simplificatrice de la réglementation. Le maloya interdit est le produit d’un contexte historique, politique, religieux, social et économique. L’anthropologie, l’histoire économique, l’histoire culturelle et des représentations, l’histoire du droit sont, notamment, autant de champs incontournables pour appréhender la diversité des facettes d’une situation de façon sérieuse et rigoureuse. Afin justement, comme l’appelait de ces vœux Alexis Miranville, de ne pas avoir « une vision de l’histoire caricaturale ».

C’est ainsi afin de dépasser une vision de l’histoire par trop figée, justement dans une idéologie qui fait de l’évidence et de la surface des choses une vérité, qu’il est sain que La Réunion soit dotée d’un équipement de premier plan contribuant à favoriser, à valoriser et à diffuser la recherche, au côté de l’Université, concernant l’histoire de l’île et de sa population à partir du dialogue le plus large entre toutes les disciplines des sciences humaines.

Jérôme Vellayoudom


Kanalreunion.com