Di sak na pou di

Le retour du politique ?

Témoignages.re / 30 avril 2012

La forte participation des électeurs et électrices (80%) de l’hexagone au premier tour de la présidentielle, malgré une campagne électorale estimée de peu d’intérêt par certains, signifie-t-elle un retour en force du politique ? Rien n’est moins sûr. Car, même ceux et celles qui ont voté pour le changement laissent entendre discrètement que les politiques n’ont plus barre sur la direction des affaires, que les États ne sont plus aux commandes de l’économie. Faut-il pour autant abandonner tout espoir de changer les choses ?

Ce profond scepticisme à l’égard de la capacité des États à réguler le marché est perceptible dans tous nos débats télévisuels. Le rôle joué par les agences de notation (Moody’s, Standart & Poor’s, Fitch…) et les investisseurs internationaux dans la chute de certains gouvernements (de Silvio Berlusconi, de Georges Papandréou et de Brian Cowen) et dans les élections anticipées au Portugal et en Espagne accrédite également l’idée de l’impuissance politique.

De fait, les politiques ont-ils les moyens de faire face à la puissance des marchés financiers ? Peuvent-ils reprendre la main après une période de démission à la volonté de ces mêmes marchés ? En vérité, il faut bien le reconnaître, le rapport de force n’est pas aujourd’hui tout à fait en leur faveur. Les politiques ne peuvent agir que dans un cadre national, forcément restreint, même s’ils doivent penser leur action dans une dynamique régionale et globale, alors que les marchés agissent dans un cadre transnational mettant souvent les États en concurrence les uns avec les autres, voire en faisant pression sur eux et sur le jeu démocratique.

En outre, les États nationaux ont en face d’eux des entreprises hyperpuissantes. Les 500 plus importantes cumulent 26.000 milliards de chiffre d’affaires en 2010, soit 42% du PIB mondial, ou encore 17 fois le budget de l’Etat fédéral américain. Selon les estimations reprises par l’ONU, 800 milliards d’euros fuient chaque année, de façon illicite, des pays en développement vers les paradis fiscaux - ces zones de non-droit où passent près de la moitié du commerce international. Et dans les pays comme la France, la facture pour les caisses de l’Etat s’élève, chaque année, à 20 milliards, autrement dit, plus que le déficit de la sécurité sociale.

Qu’est-ce à dire ? Que la seule solution est de se plier devant les forces du marché ? Nullement. Certes, les États nationaux ne peuvent plus être l’unique centre de toute régulation financière, mais, en articulation avec les instances régionales et internationales de régulation et de contrôle qu’ils se donnent, ils peuvent agir efficacement sur les forces du marché pour les infléchir et les mettre progressivement au service du bien-être collectif. La difficulté est bien dans la liaison entre le local et le global, car la puissance financière se jouant des frontières nationales, la résistance doit s’exprimer à la même échelle et prendre des formes à la fois locales, régionales et internationales. Le combat n’est pas gagné d’avance. Il faut de la volonté politique de la part de nos dirigeants en vue d’inverser le rapport de force en leur faveur et de la responsabilité de la part des citoyens pour exiger des comptes à leur gouvernement respectif.

La crise financière de 2007/2008 - dite crise des subprimes, puis celles des banques -, a porté, nous semble-t-il, un sérieux coup à la toute-puissance des marchés. Quoi qu’il en soit, ce sont les grands États et non la main invisible qui ont assuré la stabilité du système économique mondial, en faisant preuve de leur solidité financière. En faisant preuve aujourd’hui de responsabilité, nos politiques peuvent nous surprendre en mettant en œuvre de vraies mesures pour nous sortir de la crise. En taxant, en autres, les transactions financières et les hauts revenus ; en relançant la croissance par l’investissement dans les grands chantiers, tout en réduisant le déficit public ; en mettant en œuvre une réforme du système financier et monétaire international ; en luttant contre l’évasion fiscale et les paradis fiscaux par des sanctions contre les banques, entreprises et autres financiers qui les utilisent ; en imposant une taxe européenne écologique et sociale en vue de favoriser la transition écologique ; en séparant, au sein du secteur bancaire, les activités de dépôt et d’investissement ; combattre le chômage en favorisant de nouveaux modèles de développement solidaire, tout en luttant contre les inégalités sous toutes ses formes, etc., etc.

Des propositions pour sortir de la crise économique et financière ne manquent pas. Il faut arrêter de nous faire croire qu’il n’existe aucune autre solution en dehors de la rigueur, sans jamais examiner ses effets pervers. Oui, des solutions existent pour sortir de la crise. Il faut les mettre en débat en vue de dégager un consensus fort, avec examen des avantages et des inconvénients de chaque solution proposée. La crise que nous traversons est grave. Elle n’est pas seulement financière. Elle est à la fois sociale, économique, culturelle, écologique et éthique. Pour s’en sortir, il faut réinjecter de l’éthique et du politique. Il nous faut une immense mobilisation citoyenne pour soutenir les forces du changement.

Reynolds Michel


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