Di sak na pou di

Le rire de dieu — 5 —

Témoignages.re / 31 décembre 2012

Au geste de bénédiction du prêtre, la foule se leva et sortit paisiblement de la cathédrale, parlant à voix basse, la communauté se dispersa sur le parvis puis dans les rues attenantes, comme ces rivières qui, dit-on, nées de pluies soudaines, se divisent en bras, et disparaissent dans le sable des déserts.

Monsieur Albran et son jeune accompagnateur remontèrent en silence la rue de Paris, chacun avec un apaisement qui pouvait se lire sur leur visage respectif. Sans doute Dieu, se disait le vieux professeur, n’était-il pas si rhétorique, que rire. Penser ou rire ? Le rire, forme de pensée… La nuit était transparente, creusée par une nouvelle lune. D’un coup d’œil, le maître avait distingué les Pléiades qui forment un point d’interrogation en plein ciel, et Beltégeuse, la clignotante, la plus colorée, alternativement rouge, verte et jaune, qui flottait presque à l’horizon au-dessus de la mer, comme un point à relier. S’il avait été plus patient, il aurait assisté au lever de Sirius. Ce n’était assurément pas une raison suffisante pour faire halte. Plus haut, frétillants dans la constellation d’Orion, les trois rois luisaient. Monsieur Albran songeait en regardant le panorama céleste à un passage de l’Évangile selon saint Matthieu : « Pourquoi te vêtir de la pensée ? Vois comment les lys des champs poussent, sans effort aucun. Même Salomon, dans toute sa gloire, s’en trouve éclipsé… Ne pense donc pas au lendemain, car le lendemain se suffit à lui-même ». Et si toute pensée était vaine… Parfois le rire n’était pas brisure, mais dépassement, c’était un au-delà des mots. Pour le professeur, savant manieur de langage, ce que cette nuit pouvait découvrir, c’était un au-delà des mots, une vérité qui lui est supérieure et intangible. Quel mot peut suffire à décrire la beauté d’une étoile ? Il y avait quelque chose derrière les mots de plus profond qu’eux-mêmes. Cela le fit sourire et le sourire imprima sur la physionomie du rude professeur des traits si inhabituels que Vigneau s’en aperçut, que cela l’intrigua au plus profond, et qu’il se demanda si quelque chose dans sa mise n’était pas correct ; aussitôt se mit-il à inspecter avec soin du coin de l’œil, l’air de rien, les différentes parties de sa vêture qui auraient pu être mises en cause. En vain.

Enfin rendus, les bâtiments du lycée se dressaient devant eux sombres, massifs et austères comme l’enseignement qui y était prodigué, Monsieur Albran donna congé au jeune surveillant, traversa la cour, le portail avait été laissé ouvert, il monta les marches où se trouvait son logement de fonction. Il avait une telle envie de rire dans cette nuit légère, comme ça, par plaisir, sans motif et sans retenue, qu’il laissa échapper un gémissement qui ressemblait davantage à une plainte qu’à un rire, ce qui amplifia aux yeux du professeur le comique et l’absurde de la situation.

C’est dans cet état de quasi-euphorie que le vieux professeur ouvrit la porte de son appartement avec son habituelle discrétion — inutile cette nuit-là —, qui était devenue une seconde nature, de sorte qu’il s’interrogeait plus souvent sur autrui que sur lui-même. Comme dit un Ancien, il était dans un tel état de satisfaction que s’il se fit assassiner à ce moment, il en aurait ri à gorge déployée. Il s’immobilisa, étonné. Une lumière vacillante semblait lécher le plancher tout au fond du couloir, elle filtrait de dessous le battant de son bureau bibliothèque. Serait-ce possible qu’il s’agisse de son fantôme encore occupé à lire et à écrire installé à son bureau ? Vint ensuite à l’esprit de l’érudit l’anecdote du chat de Camoens : le célèbre Poète était en train d’écrire sa grande épopée à la flamme de la chandelle, son chat, devant lui, allongé sur le bureau. Soudain la bougie s’éteignit, et on raconte que Camoens continua à écrire à la lueur des yeux de son chat. Peut-être s’agissait-il d’un chat de la célèbre race de Chester, à l’instar de celui de Lewis Carroll, un chat qui sourit à la nuit.

Monsieur Albran s’avança dans le couloir, étonné, mais serin, il remarqua que le vase chinois de porcelaine qui se trouvait dans l’encoignure avait disparu. Aussi marcha-t-il droit, mesuré, comme s’il se rendait à un rendez-vous important. Il poussa la porte de la bibliothèque, entra dans la pièce, et se tourna pour découvrir par terre un homme de dos aux cheveux crépus et blanchis, et jetés pêle-mêle autour de lui des livres reliés de gravures d’art, de géographie, un livre de blason, un autre d’heures, une Bible illustrée, non loin un sac de grosse toile, entrouvert et délaissé, duquel émergeait le vase chinois et quelques gros livres. Pendant la nuit de Noël, Monsieur Albran se faisait dévaliser. Mais au lieu de fuir, le voleur restait là accroupi pour contempler des planches, fasciné. Au bruit que fit le vieux professeur, le Noir tourna son visage, et lui sourit d’une bouche édentée, en lui désignant de l’index des reproductions que Monsieur Albran identifia comme des planches de Vésale. Il répétait un seul mot, comme un bègue : Beau ! Il était évident que ce fils d’esclave ne sachant pas lire demeurait bouche bée devant la Beauté. Il venait voler et il était resté avec son butin : la Beauté. Il n’avait rien emporté, c’était lui qui avait été emporté… Beauté des formes, celle du trait fin, et précis, et harmonieux. Monsieur Albran aurait pu, à la suite de ce désordre, prendre au collet l’intrus et le flanquer à la porte en réveillant le concierge, avec la certitude que l’homme noir a une peur instinctive de la colère de l’homme blanc, mais le professeur n’avait aucune envie alors de hausser le ton, ni de faire du tapage, il n’avait pas envie d’endosser cette redingote-là, pas ce soir-là où les choses promettaient d’être simples ; il préféra s’asseoir, se mettre à l’aise, allongeant les jambes, histoire sans doute de réfléchir et de prendre une décision qui venait à lui manquer, et il eut envie de parler de ce que le vieil homme contemplait, le côté professoral. Il aurait été ridicule de faire la leçon à un homme qui ne savait probablement pas parler le français : le Rire continuait en lui, il ne s’était pas évanoui. L’or des étoiles pleuvait sur le cœur du vieux professeur de rhétorique et le protégeait, elles le réchauffaient sans aucun doute.

(Suite au numéro de mardi)

Jean-Charles Angrand


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