Di sak na pou di

Le sacre du banian du Port

Eugène Rousse / 1er octobre 2015

À l’issue du concours organisé conjointement par l’Office National des Forêts (ONF) et par le magasine mensuel ‘’Terre Sauvage’’, le banian du rond-point de la Glacière au Port vient d’être consacré « second arbre de l’année 2015 ». La Réunion tout entière se trouve ainsi honorée. Cet heureux événement nous fournit l’occasion de revisiter une page de notre passé.

Il faut savoir que le banian du Port a été planté le dimanche 9 juin 1974 par les jeunes du Front de la Jeunesse Autonomiste de La Réunion (FJAR) lors de son 3e congrès, qui s’est tenu les 8 et 9 juin 1974 au gymnase Louis Payet du Port en présence de :

—  500 jeunes venus de toute l’île ;
—  Paul Bérenger, leader du Mouvement Militant Mauricien (MMM) ;
—  Paul Rabemananjara, délégué des jeunes de Madagascar ;
—  Paul Vergès, maire du Port et secrétaire général du PCR, fondé le 18 mai 1959 ;
—  Wilfrid Bertile, maire de Saint-Philippe et secrétaire général du Parti Socialiste Réunionnais (PSR), fondé le 1er octobre 1972.

Le congrès du FJAR au Port se tient après les rencontres historiques auxquelles cette organisation – fondée le 20 août 1967 et dirigée par Élie Hoarau, assisté notamment de Lucet Langenier – a participé aux côtés d’autres organisations autonomistes des 4 Départements d’Outre-Mer, ainsi que des partis et organisations de gauche de France. Ces rencontres se sont déroulées notamment au Morne-Rouge en Martinique en 1971 et à Paris en 1972. Celles-ci ont débouché sur des conclusions reprises par le ‘’Programme commun de gouvernement’’ de la gauche française signé à Paris le 12 juillet 1972.

Précisons que la mobilisation des jeunes du FJAR s’intensifie après l’élection présidentielle du 19 mai 1974, qui donne à François Mitterrand, candidat de la gauche unie, la majorité à La Réunion. Contrairement en France, où il est battu par Valéry Giscard d’Estaing.

Une telle victoire réunionnaise explique le climat de ferveur dans lequel se déroule le 3e congrès du FJAR, dont le programme prévoit la plantation de 3 banians au rond-point de l’Étoile, le dimanche 9 juin à 8 heures. Trois banians, qui, au fil des ans, ne formeront qu’un seul arbre, symbolisant la communauté de destin des trois îles de l’océan Indien représentées au congrès.

La plantation se fait devant un nombreux public au rond-point de l’Étoile, qui sera rebaptisé un peu plus tard pour être dénommé rond-point de la Glacière. Cela mérite une explication qui ne peut manquer d’intéresser les Portois et les Réunionnais en général.

Il nous faut rappeler que la glacière du Port est la première usine fabriquant de la glace à La Réunion. Si cette usine a été implantée au Port peu après l’ouverture du port-Ouest en 1886, c’est essentiellement parce qu’il fallait approvisionner en glace les bâteaux faisant escale à La Réunion. Le chauffage des chaudières de cette glacière nécessitait quotidiennement jusqu’en 1914 des tonnes de bois provenant des Hauts de l’Ouest du pays. Afin de mettre un terme au dangereux déboisement de cette région, une usine hydro-électrique – encore visible aujourd’hui – fut construite sur la rive gauche de la rivière des Galets. Cette usine produisait l’électricité nécessaire non seulement à la glacière, mais aussi à l’éclairage de la ville. Les abords de la fabrique de glace se garniront rapidement de paillotes et seront désormais « le quartier de la Glacière ».

Ce quartier n’eut qu’une brève existence car après la révolution malgache de 1972, la France dut évacuer la base navale de Diego-Suarez, qui s’installa alors au Port dès 1973. Cette année-là, les bâtiments de la Marine nationale vinrent occuper la darse Nord du Port et le « quartier de la Glacière » fut choisi comme lieu d’implantation de l’Unité marine abritant le commandement et divers services, qui fonctionneront provisoirement dans un gros village de tentes édifié sur l’aérodrome du Port en attendant le relogement des familles du quartier de la Glacière.

Ce relogement à l’extrémité Est de la ZUP (Zone urbaine prioritaire) sera effectif en mai 1978. S’ouvre alors le chantier de la Marine nationale, dont la première tranche est livrée en 1980. Voilà brièvement exposé ce que nous rappelle aujourd’hui le « géant fascinant » du rond-point de la Glacière.

Eugène Rousse


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