Di sak na pou di

Les dates, quelle histoire !

Courrier des lecteurs de Témoignages / 29 février 2016

JPEG - 70.6 ko
19 mars 1946 : une victoire du rassemblement des Réunionnais autour du CRADS.

Débat sur la répartition des jours fériés cultuels, proposition de loi pour un 19 mars chômé, demande d’une célébration officielle du 10 mai [1], question sur les diverses dénominations du 20 désanm, n’est-ce pas là l’affirmation d’un besoin d’historicité ? Associations, politiques, particuliers semblent souhaiter que la conscience collective s’enracine plus fortement dans un récit chronologique éclairant le parcours de la société réunionnaise. Mais pourquoi telle date plutôt qu’une autre ? Comment s’opèrent le choix et l’accord sur ce choix ? Ces dates suffisent-elle à la compréhension historique ?

Dans la diversité de leur contenu, les dates historiques sont associées à des “événements” qui marquent la fin d’une ère et inaugurent une nouvelle, par exemple la fin de la monarchie et l’avènement de la République française.

Ces repères dans un calendrier n’épuisent pas le sens des événements répertoriés. Encore faut-il connaître et comprendre l’enchevêtrement des causes qui a produit cet événement, puis s’intéresser aux effets positifs - ou pervers - de telle ou telle loi, aux écarts entre les (bonnes) intentions et le cours réel des choses. Ce qui n’apparaît que bien plus tard.

Une date peut être investie de significations différentes. 1492 ? On s’exclamera « découverte de l’Amérique par Christophe Colomb !’. Or, l’Uruguayen Eduardo Galeano a écrit « La découverte qui n’a pas eu lieu », car, en fait de découverte des peuples amérindiens, ce fut leur extermination par les Européens.

Une date peut concentrer plusieurs événements. A La Réunion, le 11 novembre, sont commémorés la fin de la Première Guerre mondiale et l’engagisme, au Lazaret de la Grande Chaloupe.

Enfin, combien d’autres dates jamais ou rarement citées qui ont pourtant bouleversé la vie quotidienne des générations précédentes et de nous-mêmes ! D’ailleurs, des épisodes historiques qui ont marqué durablement la mémoire collective ne se réduisent pas à une date, par exemple la longue lutte des marrons, cette si longue guerre intérieure ou guerre de l’intérieur que Jules Hermann compare à « La Guerre de cent ans », en particulier à Tsilaosa (Cilaos). Or, cette résistance à l’oppression conduite par les esclaves a un sens différent de celui de l’Abolition décrétée, elle, par le colonisateur.

En fait, qu’est-ce qui confère à un phénomène un caractère mémorable digne d’être transmis de génération en génération ? Cette reconnaissance, faite à la fois par le travail des historiens et par la puissance publique qui décrète des jours fériés, a lieu des années, sinon des siècles après la production de l’événement. Le 14 juillet 1789 a été choisi comme fête nationale française en 1880, l’Abolition de l’esclavage décrétée en 1848 donne lieu à un jour férié depuis 1983, 135 ans plus tard. Dans ces deux références, il y a bien, au moins dans l’intention, la fin d’un système - la monarchie, l’esclavage.

Mais dans les deux cas, on peut se demander si des traces du système aboli n’ont pas perduré, sous des formes déguisées. Cela expliquerait l’évitement du terme “kaf” au profit de « liberté métisse » pour célébrer le 20 désanm. Le black out officiel d’une date ressentie comme porteuse de sens, telle le 10 mai, peut nourrir le sentiment d’un renvoi dans les marges de l’histoire et de la société actuelle. Il est vrai que non loin de la préfecture, veille la statue de Mahé de Labourdonnais, l’organisateur des « Volontaires de Bourbon » ou « chasseurs de marrons »…

L’événement retenu, sa datation, sa dénomination et sa signification ne seront partagés que si le choix a été précédé de débats et d’échanges qui auront construit une conscience historique largement partagée.

Puisque c’est toujours après coup qu’on affecte tel ou tel événement d’un fort coefficient d’historicité et qu’on invite à le commémorer, on peut se demander ce qui motive et oriente ce regard rétrospectif : s’agit-il de rendre hommage au travail des prédécesseurs ? Sans doute, surtout quand ce combat se fait au nom de valeurs, telle la liberté ou l’égalité. Mais la mémoire ne ferme pas la porte au libre examen. Elle doit ouvrir une réflexion sur ce qu’il advient au fil des ans d’un choix au départ porteur d’espérance : les avancées, mais aussi les stagnations, les nœuds de complexité, les effets inattendus, bref toutes les contradictions.

Parallèlement aux modifications de toutes sortes éprouvées par une société, la conscience historique bouge, dans l’analyse du présent, dans la relation au passé, dans les attentes du futur. Entre tradition et innovation, entre héritage et rupture, les nouvelles générations cherchent leur chemin. Comme le dit Frantz Fanon : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir. »

Brigitte Croisier

[1Loi dite Taubira tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’Humanité


Kanalreunion.com